Un dernier adieu au journalisme


Ce billet est le dernier de ma plume de médiateur, en charge des publications romandes du groupe Tamedia – expression rendue définitivement anachronique à l’époque triomphante de la communication numérique. Je passerai la main dès le début de l’an prochain à Denis Etienne, actuel rédacteur chef adjoint de la Tribune de Genève. Je me réjouis de sa nomination. Il n’a cessé de compter parmi mes interlocuteurs attentifs et de bonne volonté.

La fonction de médiateur aura été bizarrement la plus durable d’un parcours de soixante ans dans le monde des médias, amorcé au Journal de Genève après quelques premiers pas à La Vie protestante, accompli pour l’essentiel à la Tribune de Genève et au sein des groupes Edipresse et Tamedia. Elle est la dernière qui me soit restée.

L’idée d’instituer des médiateurs de presse est née aux États-Unis dans la seconde moitié des années 1960. Elle était à l’origine une réponse à l’arrogance des journaux envers leurs lecteurs insatisfaits ou mécontents. Un article paru en 1967 dans le supplément dominical du New York Times dénonçait ainsi «l’indestructible suffisance» des directeurs et rédacteurs en chef.

Les courants de la communication se sont profondément modifiés depuis un demi-siècle. Les lecteurs de journaux, tout comme le public des médias audiovisuels, ont-ils encore besoin de médiateurs pour se faire écouter? L’internet regorge de reproches et de récriminations. Deux grands quotidiens américains, le Washington Post et le New York Times, ont renoncé. Les internautes font le travail. Le groupe Tamedia, lui, poursuivra l’expérience. C’est le signe d’une attention portée à la fois aux avis du public et à l’amélioration de la qualité journalistique des publications.

Vingt-deux ans de médiation! Les réclamations adressées au médiateur portent pour la plupart sur des questions d’équité et d’exactitude dans l’information. Autrement dit: de justice et de vérité. Je garde le souvenir gratifiant de nombreux lecteurs, portés par un premier mouvement de protestation, qu’une discussion ouverte et respectueuse a rassurés ou aidés à comprendre les mécanismes médiatiques.

Les échanges de correspondance et les contacts directs ont représenté la partie invisible mais essentielle de mes occupations. J’ai essayé de concilier les positions, d’amener les lecteurs fâchés et mes interlocuteurs dans les rédactions à voir «l’autre côté des choses», pour reprendre le titre d’un essai de Maurice Duverger, grande figure française du droit public. Je ne saurais prétendre y être toujours parvenu. 

Toute trace d’arrogance dans les rédactions n’a pas disparu, si j’en crois des lecteurs qui continuent de s’en plaindre. Mais l’arrogance n’est pas absente non plus parmi le public. Dans le passé, les médias étaient vitupérés, pour de bonnes ou mauvaises raisons. Ils sont aujourd’hui tenus plutôt pour des objets de mépris, et c’est pire. Institué pour défendre le public, pour lui servir de porte-voix, je me suis vu confronté en son sein même à des manifestations de rejet primordial des médias, parfois virulentes, qui me transformaient en paratonnerre.

Les journaux imprimés que j’ai connus s’étiolent sous l’effet des changements d’habitude de leurs publics et du déplacement des flux publicitaires.  Et non, comme le soutiennent de bons apôtres, d’une prétendue baisse de niveau des journalistes ou d’une perte fatale de crédibilité, dont ils seraient les premiers responsables. La confiance du public oscille en réalité selon les époques et leurs événements d’actualité. Mais à la fin, elle se trouve atteinte malgré tout par l’amaigrissement des ressources et donc de l’offre rédactionnelle. 

La mue est compliquée, parfois douloureuse. Dans dix ans, dans vingt ans, où se déroulera le débat citoyen vital en démocratie? Comment se dessinera la nouvelle agora, qui soit un véritable espace public de discussion et non la juxtaposition de capsules numériques? 

Nos sociétés déstructurées ont plus que jamais besoin de journalistes. Pendant longtemps, ce métier que j’ai aimé offrait à ses aspirants une voie prometteuse: observer, chercher à comprendre le monde comme il va, tenter de le raconter. Cela requérait de la curiosité, de l’envie, de la rigueur. Par les temps qui courent, cela exige en plus du courage.

 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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