Une affaire compliquée à l’épreuve
de l’objectivité


Cela s’est passé dans la région lausannoise et cela remonte à un an. Une enseignante de collège voit son nom s’étaler en grosses lettres le long d’un passage alentour. S’y trouvent accolés des dessins obscènes et des insultes. «Sale pute»! Le «tag» subsiste une semaine avant d’être recouvert. La victime en est profondément choquée. L’émotion gagne l’établissement, les élèves, les parents. La vie du collège continue.

L’enseignante se décide à témoigner publiquement après plusieurs mois. Elle déplore que la direction de son établissement ne l’ait pas assez soutenue et n’ait pas formellement condamné ces agressions, que les syndicats aient protesté en vain, qu’une intervention au Grand Conseil n’ait pas eu de suite. Au bout du compte, son affectation à un autre collège l’amène à sortir de son silence. Dans sa dernière édition du mois de juin, le quotidien vaudois 24 Heures publie une enquête sur l’affaire. Les dires de l’enseignante sont largement confirmés.

Parmi d’autres réactions à cette enquête, le médiateur reçoit une protestation. Plus de cinq pages pour exprimer «colère» et «dégoût» à la lecture d’un article qui semble «écrit à charge» et «revient en tout cas à déformer la réalité des faits dans des proportions invraisemblables».

À l’examen des arguments, le sentiment s’impose que la controverse porte moins sur le fond que sur des éléments de surface, qu’elle repose plutôt sur des appréciations et interprétations divergentes que sur les faits proprement dits.

Tout concourt par ailleurs à rendre l’affaire compliquée.

D’un côté, l’enseignante victime du «tag» et de ses conséquences tient d’emblée à rester anonyme. Le journal considère à juste titre que sa mésaventure est assez sévère pour relever de l’intérêt public. Par respect de sa volonté, il s’abstient donc de toute précision concernant l’appellation du collège, son implantation, les noms de ses responsables.

De l’autre côté, les personnes rencontrées ou questionnées au cours de l’enquête font l’objet d’une même retenue. Les principaux protagonistes invoquent d’eux-mêmes devoir de réserve et secret de fonction. Cela fait beaucoup de non-dits.

À défaut de certifier la relation de l’intégralité des faits, il reste possible de s’assurer de l’intégrité de la démarche et du respect des procédures journalistiques. Une conduite qui répond à une «intention d’objectivité», pour reprendre l’idée du philosophe Paul Ricœur à propos de la recherche en histoire. Par exemple, distinguer les faits des appréciations, restituer les versions contradictoires, entendre avant publication une personne qui fait l’objet de reproches graves.

La discussion ici ouverte sur la neutralité et l’objectivité du journalisme est récurrente. Existe-t-il un journalisme qui supposerait l’absence du journaliste comme individu? Son existence comme «pur esprit»? Un journalisme qui serait le reflet d’une «vue de nulle part»? Une livraison estivale de The Economist aborde en des termes proches la question de l’objectivité du journalisme aux États-Unis.

Dans la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes, code de déontologie de la profession, rien n’oblige à l’objectivité. Le Conseil suisse de la presse a publié il y a une dizaine d’années un guide pratique intitulé «Repères pour un journalisme responsable». Il y rappelle l’exigence d’une recherche crédible de la vérité, mais il admet que «déjà l’hypothèse qui incite le journaliste à enquêter contient par essence des éléments intuitifs et subjectifs».

Ces éléments ne sont pas absents lorsqu’une enseignante est traitée de «sale pute» par un «tag», visible sur le chemin de son collège.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

Bonjour cher Monsieur,
Votre article est pour moi obscur. Il s’agit d’une femme qui a été traitée publiquement de « sale pute » C’est donc de la diffamation qui relève du code pénal. Je ne vois donc pas en quoi ce délit devient une affaire compliquée à l’épreuve de l’objectivité.
Respectueusement.