Covid-19: le courrier des lecteurs fait le plein


Dès la mi-mars, les premiers crépitements. Et puis le feu. Les gens avaient besoin de poser des questions, de réagir, de s’exprimer. Le mouvement s’est aussitôt senti dans la boîte où tombent chaque jour les lettres à la rédaction — manière vieillotte de parler de la messagerie accueillant les courriels des lecteurs.

En réalité, pas si désuète que cela, l’image de la boîte. Le courrier que les lecteurs adressent aux journaux est l’un des fondements historiques de la constitution de cette sphère d’échange que le sociologue et philosophe Jürgen Habermas appelle «l’espace public» (en allemand Oeffentlichkeit). Qu’est-ce que cet espace? Un lieu symbolique d’expression de l’opinion, destiné à discuter la légitimité des décisions prises par les pouvoirs publics. Selon la proposition de Habermas:  «le processus au cours duquel le public constitué d’individus faisant usage de leur raison s’approprie la sphère publique contrôlée par l’autorité et la transforme en une sphère où la critique s’exerce contre le pouvoir de l’État».

Le philosophe allemand attache une importance décisive à la discussion ouverte dans les colonnes de la presse anglaise au début du dix-huitième siècle. Ainsi, le Tatler est lancé en 1709 avec la prétention de s’adresser aux bons citoyens «qui vivent plus au café que dans leurs boutiques». Il aura de nombreux imitateurs. L’ambition des journaux n’est pas seulement d’alimenter les discussions, mais de s’en faire l’écho. Les lecteurs commencent à prendre l’habitude de leur écrire et les journaux celle de publier leurs messages. Le Guardian organise l’affaire en fixant sur un mur du café Button’s une tête de lion, invitant les habitués à glisser leurs lettres dans sa gueule ouverte.

Les journaux imprimés d’aujourd’hui n’accrochent pas de tête de lion au bistrot. Mais le pli est pris. À la Tribune de Genève et à 24 Heures, tout au long du printemps et jusque dans l’été, le flux du courrier a dépassé la capacité d’écoulement. Des aménagements se sont imposés. Au bout du lac, «la Julie» en est venue à publier certains jours une pleine page de lettres ou deux demi-pages dans une même édition. Dans le quotidien vaudois, la suppression d’une photographie quotidienne a permis de passer sept à huit lettres par jour plutôt que les cinq ou six habituelles. Mais il en arrivait dix à quinze!

Il a fallu donc écarter des lettres, pour des motifs divers: trop longues, répétitives, considérées comme inutilement agressives. Les explications ne passent pas toujours aisément auprès des auteurs, dès lors promis au salon des refusés épistolaires. Plusieurs ont fait preuve de compréhension, Mais pas tous. Il en est même, rares heureusement, qui ont perdu leur sang-froid. Une «intolérable censure»!

Le ton général des courriers publiés est resté dans l’ensemble conforme à celui du débat public. Plutôt consensuel et peu critique envers les décisions des pouvoirs publics. Sauf sur le port du masque. Il était surtout en accord avec l’accent dominant des courriers reçus. Contrairement à une idée toute faite et tenace, cela signifie que le choix des lettres par les rédactions n’est pas orienté.

Des courriers en ostensible rupture ont été publiés. Pour en citer quelques-uns: dans 24 heures, une lettre du 1er avril d’un septuagénaire de La Sarraz («À la guerre comme à la guerre!» et une autre du 6 mai d’un journaliste connu («Le pire n’est jamais sûr»); dans la Tribune de Genève du 25 juin, une «lettre du jour» du président de la Commission cantonale d’éthique de la recherche («26’000 vies sauvées, à quel prix?»).

L’accès à un espace public ouvert à la critique est conforme à l’esprit démocratique. Il ne constitue pas un droit individuel à être publié dans un journal, à s’exprimer à la radio ou à apparaître à la télévision. Ce serait peu réaliste. En revanche, chacun est droit d’attendre que soit restituée dans les médias, d’une manière ou d’une autre, l’opinion qui est la sienne, pour autant qu’elle soit partagée par d’autres.

Dans quelle mesure, avec quelle attention, avec quelle visibilité? La réponse est liée au sujet et aux circonstances. Elle reste elle-même ouverte à la discussion.

 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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