Experts en chœur antique,
médias en moutons bêlants, vraiment?


Les médias romands ont-ils suivi le Conseil fédéral comme des moutons? Un aspect a focalisé l’attention: la place accordée aux experts scientifiques et médicaux convoqués pendant la crise du coronavirus.

Une étudiante de l’Académie du journalisme et des médias de l’Université de Neuchâtel s’interroge sur «le manque de variété des experts scientifiques interviewés». Pourquoi donc, sous réserve d’inventaire, cette impression laissée par les médias d’uniformité, sinon de conformité?

Le recours à des experts est fréquent dans le journalisme dès que l’actualité sort du champ de l’information politique et générale. La science et la médecine comptent parmi les domaines les plus concernés. Il suppose l’identification de personnes indépendantes, fiables et compétentes, en dehors des spécialistes en service commandé, médecins cantonaux ou fonctionnaires des divers offices de la santé publique.

Des considérations pratiques entrent en jeu. Il existe d’abord des scientifiques qui «passent bien» à l’antenne, alors que d’autres, non moins compétents, ont davantage de peine à vulgariser leurs connaissances. Ce sont les premiers que l’on rappelle et qui deviennent bientôt des familiers du public.

Certains spécialistes sont privilégiés aussi parce qu’ils se trouvent à portée des studios de télévision ou de radio: ils vivent ou travaillent à Genève et à Lausanne. Ou d’autres – ce sont ici les mêmes! – parce qu’ils représentent des institutions très importantes, en l’occurrence les HUG ou le CHUV. La RTS, pour ne parler que d’elle, a produit pourtant un effort méritoire pour s’écarter de l’Arc lémanique. 

L’appel à des experts s’inscrit dans le devoir fondamental du journaliste de rechercher la vérité. Rechercher la vérité? À l’émergence de notre Covid-19 personne ne pouvait prétendre à des connaissances sûres. Dans un entretien publié début avril par Le Journal du CNRS (Centre national de recherche scientifique), Edgar Morin le disait clairement: «Ce qui est très intéressant, dans la crise du coronavirus, c’est qu’on n’a encore aucune certitude sur l’origine même de ce virus, ni sur ses différentes formes, les populations auxquelles il s’attaque, ses degrés de nocivité…»

Le défi pour les journalistes en ce temps de pandémie était donc de dégager une vérité ou des vérités dans un taillis d’incertitudes. Il s’agissait moins de vérités de fait sur le virus proprement dit (en raison même du manque de connaissances) que de pertinence des appréciations ou interprétations des experts, ouvertes à la controverse, sur la manière d’y faire face.

Un ralliement perceptible s’est opéré, parmi les scientifiques présents dans les médias, autour du principe de précaution retenu par les pouvoirs publics. Un tel principe répond précisément à l’état d’incertitude générale. Il commande de prendre par anticipation des mesures de gestion des risques en regard des dommages potentiels sur l’environnement et la santé.

Le rôle du médiateur n’est pas de commenter la politique du gouvernement. Il n’est pas non plus de discuter sa façon de la conduire. Il est d’écouter les voix critiques qui s’expriment dans le public, fussent-elles minoritaires, sur la manière dont les médias rendent compte de son action.

Il y eut donc, et il y a encore, des voix discordantes. Les experts sur les plateaux de télévision? Un chœur antique rassemblé pour soutenir l’action du Conseil fédéral! Des voix, il est vrai, moins audibles dans les médias, à part celle d’un certain professeur de Marseille. Cela ne les disqualifie en rien; mais la discordance ne suffit pas non plus à tenir lieu de label.

Les médias ont donc tenu la chronique de la crise sanitaire, rapporté les avis plutôt consensuels des spécialistes, observé le maintien par les pouvoirs publics d’un cap précautionneux et rassurant. Ils ont suivi eux-mêmes un chemin médian, se gardant d’une vision banalisée autant que d’une présentation anxiogène. Leur comportement ne fait pas d’eux des moutons bêlants. Cela n’a pas empêché non plus quelques couacs. Un inoubliable bal des masques. Ou le battage autour d’une projection apocalyptique d’une deuxième vague virale.

Le bilan sanitaire définitif n’est pas tiré. Les bilans économique et social ne  sont qu’à peine esquissés. Incertitude.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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