Le tableau quotidien d’une réalité diminuée


Les téléspectateurs qui s’en souviennent sont entrés dans la catégorie des personnes à risque, pour raison d’âge. Ou ne sont pas loin de la rallier. Il y a quelques décennies, un présentateur du journal télévisé de Suisse romande, Pierre-Pascal Rossi, concluait chaque soir son bulletin par la formule rituelle: «Telle a été la journée en Suisse et dans le monde à notre connaissance».

Une manière d’attester la relativité du tableau proposé des principaux événements de l’actualité. Il s’est en effet passé ce jour-là, en Suisse et dans le monde, d’innombrables faits dont la rédaction du journal télévisé n’a pas la moindre idée. Les agences de presse ont par ailleurs dûment relaté quantité d’actes notables, de déclarations décisives. Portées à la connaissance de l’ensemble des médias, ces informations ne sont qu’en partie retenues. Non par esprit de censure, mais simplement parce que l’espace dans les journaux et le temps à la radio et à la télévision sont limités. Impossible de tout absorber, de tout restituer.

Depuis toujours, les médias d’information opèrent des choix parmi les nouvelles. La sélection repose sur quatre critères principaux: l’actualité (cela vient de se passer); l’intelligibilité (l’exposé des faits, le choix des mots, la mise en contexte); la signification (l’importance intrinsèque de la nouvelle et son intérêt public); enfin, la proximité (l’attention supposée du public particulier à chaque média). L’objectif est d’offrir une vision aussi complète et équilibrée que possible de l’actualité du jour.

Or, voilà que la crise du Covid-19 produit une forte distorsion dans la mécanique. Pendant une période de quelque six semaines, l’actualité «ordinaire» s’appauvrit tant qu’elle en devient évanescente. Les institutions tournent au ralenti, les activités économiques, sociales, culturelles sont pour la plupart suspendues, le sport de compétition est à l’arrêt, les vies humaines se confinent. Le tableau quotidien offert par les médias est celui d’une réalité diminuée. Il n’existe plus qu’un seul thème d’actualité: ce satané virus.

Dans tous les médias, dans toutes les rubriques, on informe aligné couvert. Comment rendre intelligible un phénomène bourré d’incertitudes et traversé par des hypothèses diverses et parfois contradictoires? Quel sens donner à l’évolution de la pandémie et aux décisions des autorités sanitaires, dans un souci d’intérêt public? Par quels apports journalistiques satisfaire le besoin d’information des populations sur les incidences locales et pratiques, fouillées jusque dans leurs derniers recoins?

Les médias se vouent ainsi pour l’essentiel à la monoculture. Émergent ça et là quelques faits divers ou affaires judiciaires, comme des herbes folles. Le second tour des élections municipales genevoises prend des allures virtuelles. Omniprésente dans nos médias pendant plusieurs mois, Greta disparaît. Certaines péripéties avant l’élection présidentielle aux États-Unis, il est vrai, sont simplement trop encombrantes pour être évacuées d’un coup.

Qui ne s’est pas reconnu, à un moment donné, dans les propos de l’écrivain américain Douglas Kennedy considérant que le flot continu des nouvelles sur le Covid-19 à la télévision – et non moins dans les autres médias – devenait un peu «comme la roue d’un hamster dans votre tête»?

L’annonce et l’entrée en vigueur prudente des premières mesures de déconfinement s’accompagnent d’une réouverture du champ de l’actualité. «Telle a été cette journée…». Enfin? La relativité aussi est porteuse de quelques bienfaits.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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