L’enquête, zone de résistance du journalisme


C’est entendu. Au cours des quinze dernières années, le journalisme a perdu peu à peu le contrôle de plusieurs territoires où il exerçait sans partage ou presque.

Les journalistes ne sont plus les seuls à raconter le monde. Le public tolère de moins en moins que les médias lui imposent leur vision de l’état de la planète ou même de leur réalité la plus proche. Cela se traduit par des manifestations de rejet. Par exemple: lors de la crise des “gilets jaunes” en France.

Les journalistes s’effacent de plus en plus comme analystes au jour le jour. Des experts leur disputent cet ancien privilège. Déjà convoqués depuis longtemps sur les plateaux de télévision, plusieurs de ces spécialistes ont choisi d’assurer eux-mêmes une communication publique par la tenue d’un blog ou une participation régulière à des sites dédiés. Le professionnel de l’information n’est plus, s’il l’a jamais été, «celui qui sait».

Les journalistes sont moins présents comme témoins directs des faits. Ils sont supplantés par des observateurs que leur propre participation ou le hasard ont placés au bon endroit au bon moment. Des reflets en image sont transmis instantanéments par ces amateurs sur les réseaux numériques.

Sur le Web, ces évolutions tendent à effacer les différences entre les sources d’information. Les journalistes sont placés par le public sur le même pied que n’importe quelles autres sources. Cela entraîne une très curieuse liberté des faits, dont l’un des avatars est le «fait alternatif» poussant sur les plates-bandes de la «post-vérité».

Des faits, et non des opinions. La liberté d’opinion a toujours existé. Elle a connu des périodes de plein épanouissement, d’autres de triste rabougrissement. Mais elle n’a jamais été discutable comme telle en démocratie. Elle fleurit à tout va sur les réseaux de la communication numérique, et c’est très bien ainsi. Chacun peut prétendre à la liberté de s’exprimer.

Mais la référence aux faits devrait rester le point d’ancrage obligé de tout débat. Elle ne l’est plus de manière irréfutable. En découle l’actuelle, et peut-être ultime, justification du journalisme: établir les faits, les valider lorsqu’ils sont avancés par d’autres, les mettre au jour lorsque lorsqu’un intérêt public le commande. Le respect du droit de savoir, fondé sur la connaissance des faits, est la seule manière de délimiter un espace public en démocratie, ouvert à un débat libre.

Les premiers temps de l’Internet ont suscité un enthousiasme compréhensible autour du slogan “tous journalistes”. A chacun d’établir et de proposer son propre journal du jour! C’était oublier l’ascétique et laborieuse constitution des faits. C’était oublier l’enquête.

Lorsqu’elle porte sur un sujet d’une certaine ampleur ou d’une certaine complexité, une enquête ne requiert pas seulement de la curiosité et de l’envie, dont les journalistes professionnels n’ont certes pas l’exclusivité. Elle requiert aussi de la rigueur, du temps et des moyens. La remarquable et remarquée enquête de Pascale Burnier sur la filière des filets de perches venus de l’Est en est la meilleure illustration; elle a été publiée en juillet dernier par 24 heures, et largement reprise par la Tribune de Genève.

De plus, l’enquête journalistique suppose ce que l’on pourrait appeler “une force d’autorité”. Pour le dire autrement, une légitimité capable de décourager des interlocuteurs, éventuellement hostiles ou simplement réticents, de s’abriter derrière le silence, la dénégation hautaine ou la réponse dilatoire. Soit du fait d’une réputation établie – ainsi celle de Pierre Péan, journaliste français disparu cet été. Soit par l’appartenance de l’enquêteur à un média reconnu.

Malgré les vertus du Web, l’enquête n’est pas à la portée de chaque internaute. Jusqu’à preuve du contraire, elle reste un terrain de résistance et de légitimation du journalisme.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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