Le journalisme en voie d’extension


Le journalisme n’est plus ce qu’il était. Les journalistes s’interrogent. Ils ont mis un bon siècle à construire leur identité professionnelle. Une construction lente, passée par la constitution d’organisations, syndicats ou autres, reconnues par les employeurs, les pouvoirs publics, la société. Articulée sur un certain nombre de pratiques et de règles communes, sur des chartes de déontologie; en Suisse, la Déclaration des devoirs et des droits adoptée en 1972. Consolidée, enfin, par une attention plus soutenue à la formation professionnelle.

L’essor spectaculaire de l’Internet dans les premières années du vingt-et-unième siècle chamboule cet assemblage. Le public entre en jeu. Il ne se contente plus de recevoir des informations et des opinions, il ne s’en tient plus à des réactions (pour modèle, le courrier des lecteurs dans la presse traditionnelle). Il prend des initiatives, il agit, il propose. Il se manifeste sur les médias en ligne par ses commentaires, il occupe les réseaux sociaux, Facebook, Twitter ou YouTube.

Le ton change; il est plus vif, plus incisif, parfois vulgaire. L’expression de l’opinion se passe sans trembler d’argumentation; au fil des discussion, elle se débite à l’emporte-pièce, elle tourne rapidement à l’insulte. L’intérêt public n’est plus tenu par tout le monde pour un critère de publication; il est volontiers supplanté par l’affirmation de soi. Les citoyens ne partagent pas la même conception de l’information que les journalistes et le font savoir.

De fait, personne n’attend des blogueurs, ni des participants à des forums de discussion qu’ils assument ou partagent une quelconque mission du journalisme en démocratie. Ni qu’ils acceptent de mesurer leurs prestations à l’aune d’une déontologie propre au métier. Le malentendu est venu des premiers temps de la communication numérique, quand un enthousiasme irrépressible a promu le slogan «tous journalistes!»

La question reste cependant ouverte. Sur l’internet, qui est journaliste? Le professionnel ne peut plus se réclamer de son statut comme d’un privilège, brandir un coupe-file ou une carte de presse, invoquer une appartenance visible et déclarée à un média reconnu.Il doit accepter la concurrence directe de nombre d’internautes offrant leur propre tableau de l’actualité.

Le périmètre du journalisme s’élargit. Le Conseil suisse de la presse, instance qui veille au respect de la déontologie du métier, s’en est saisi, en lien avec l’extension du périmètre des médias eux-mêmes. Il a publié en début d’année deux prises de position qui ne résolvent pas tous les problèmes, mais apportent de premières et utiles clarifications.

La première étend la compétence du Conseil à toute publication de caractère journalistique, quel qu’en soit le support ou la périodicité. Condition: que les contenus résultent, dans une démarche indépendante, d’un travail consistant à «récolter, choisir, mettre en forme, interpréter ou commenter des informations liée à l’actualité». Ce qui constitue, en somme, l’essentiel du journalisme.

La seconde prise de position précise que les journalistes professionnels, lorsqu’ils s’expriment sur des sujets appartenant à leur domaine de compétence, sont en principe tenus au respect des règles déontologiques du métier, sur les réseaux sociaux comme ailleurs. Non sans tenir compte de la spontanéité et de la large liberté d’expression propres aux nouveaux canaux de communication.

Une manière de rappeler la place centrale de l’éthique dans la pratique du métier. Suivant l’Américaine Jane B. Singer, dans Online Journalism Ethics (2007), les journalistes ne définissent pas leur identité par «ce qu’ils sont» ni même «par ce qu’ils font», mais par «comment et pourquoi ils le font».

 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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Vos commentaires

J’observe que les journalistes, qui se sont moqués des taxis lorsqu’ils ont subi en premier la disruption économique lancée par Uber, n’ont rien vu venir. Ils ont beau jeu de pleurer aujourd’hui.
Ensuite, le public en a assez de ce langage policé qui semble suivre des règles mercantiles imposées par les groupes d’édition et de distribution. Et il est particulièrement frustrant de voir que les journalistes qui tiennent un blog, ne participent pour ainsi dire jamais à la discussion qu’ils ont lancée.
Bref, je considère que, contrairement aux taxis qui ont encore un savoir faire que n’ont pas les chauffeurs lambda, les journalistes n’ont plus grand-chose à nous offrir qui vaille la peine d’être sauvé.