Une toile de trente ans
ou les illusions perdues


Il s’est dit «dévasté» par l’affaire Cambridge Analytica, quand les données personnelles de 80 millions d’«amis» ont été transmises par Facebook à une société d’analyse mandatée par Donald Trump. Il s’est inquiété de constater que nos données personnelles sont désormais «conservées dans des silos propriétaires, loin de nous» et que nous n’avons désormais «plus de contrôle direct sur elles». Il s’est alarmé que les entreprises numériques collaborent avec les gouvernements, si bien que «chacun de nos mouvements en ligne peut être observé» et que les régimes répressifs en abusent. Il a déploré que la désinformation se répande sur le Web «comme une traînée de poudre».

Encore un passéiste grognon, un nostalgique de la lampe à huile, un dévot anachronique de Gutenberg, un contempteur d’écrans, imperméable aux bienfaits de la communication numérique? Non. Un monsieur qui s’appelle Tim Berners-Lee, l’ingénieur britannique de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire qui inventa en 1989 le «world wide web», fabuleux outil numérique de communication, d’échange et de partage. D’abord destiné à l’usage des chercheurs du CERN, le Web se greffera bientôt sur l’Internet, le réseau des réseaux, qui lui assurera un développement planétaire.

La «Toile» est une révolution. Elle repose sur trois piliers principaux. La décentralisation, par l’absence d’un poste de contrôle central. L’universalité, par l’usage d’un langage commun à tous les ordinateurs. La transparence, par l’élaboration d’un code et de normes non définis par un groupe d’experts, mais développés au vu de tous jusqu’à atteindre un consensus. Le leitmotiv de l’inventeur est: «Un seul Web partout et pour tous» (l’énoncé de ce programme conceptuel, ainsi que les propos de Tim Berners-Lee sont repris d’un dossier établi dans Le Monde du 16 février par Frédéric Joignot et intitulé «Les idéaux trahis»).

Berners-Lee ne s’avoue cependant pas battu. Il a lancé en novembre dernier une campagne en vue de proposer «un nouveau contrat pour un Web libre et ouvert». Ce n’est pas gagné d’avance. Car les messages désabusés, voire carrément dissuasifs fusent de toute part. Contre la mainmise par les géants du Net, les fameux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft). Contre les déferlements de haine, tôt perçus dans l’histoire des réseaux sociaux. Contre l’invasion de trolls perturbateurs sur les forums de discussion. Contre la production délibérée de nouvelles fausses – les fameuses fake news ou «infox» qui se distinguent par leur caractère fabriqué et toxique des fausses nouvelles ordinaires, effets d’erreurs, d’omissions, de précipitation ou de négligence. Contre les formes diverses de l’espionnage numérique.

«Il y a une soif de méchanceté sur le Net», écrivait en 2007 Alex Schulman, auteur d’un blog très suivi en Suède, avant d’abandonner son carnet de bord. Pionnier du genre parmi les journalistes de Suisse romande, conservateur éclairé, Philippe Barraud tire un trait sous le sien à la fin de l’an dernier,après une vingtaine d’années. Parmi ses raisons, une question: à quoi bon ces efforts, ce temps consacré à se documenter et à écrire (…) «enfin à se faire insulter plus souvent qu’à son tour après chaque article»?

Dispensatrice de sources documentaires, mine d’informations, promesse d’une Agora revigorée, la «Toile» trouvera-t-elle un jour un statut solide  de liberté et d’ouverture, conforme aux ambitions de son créateur? La réponse se fait attendre. Le Web a changé nos modes d’échange et de communication, nos habitudes d’achat, nos divertissements, beaucoup de choses dans notre vie. Il n’a pas changé l’homme.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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