L’épopée des «gilets jaunes» sur Facebook


L’histoire se penchera un jour sur l’épopée des «gilets jaunes». La fiction pourrait en tirer un récit, comme le fit Charles Dickens des émeutes de Londres de 1780, dans Barnabé Rudge. A ce jour, des matériaux fourmillent sur les réseaux sociaux, fragments et images d’un événement en train de se produire.

Après deux mois de manifestations, une équipe d’enquête du journal Le Monde s’est intéressée aux contenus délivrés par quelques trois cents groupes liés au mouvement sur Facebook, dont 204 étaient encore ouverts au public le 22 janvier. Elle en a retenu les deux cents publications les plus partagées (édition du 6 février). En somme, “Gilets jaunes, saison 1”.

Les messages parmi les plus populaires portent au début principalement sur la dimension massive du mouvement, son organisation, le sentiment d’appartenance à une vision idéalisée du peuple, les appels à la solidarité. Une volonté de paralyser le pays y est explicite, mais relèvent les auteurs de l’enquête, «les appels à la violence ne sont pas populaires à l’échelle du mouvement».

A un imaginaire des ronds-points plutôt bon enfant s’oppose toutefois rapidement une autre vision: celle d’une «forteresse d’État» qui cherche à écraser la révolte à la façon d’une dictature. Des théories conspirationnistes apparaissent, à la suite des dégradations commises lors de manifestations. La faute en reviendrait à des policiers déguisés en casseurs, les voitures saccagées seraient des leurres, des véhicules sans immatriculation. Le recul de la mobilisation au fil des semaines serait dû à de prétendus barrages des forces de l’ordre sur les autoroutes.

Les scènes de violence policière et les images de personnes blessées sont largement partagées. Pour la plupart, les images analysées par les enquêteurs «sont apparues soit authentiques, soit invérifiables». Les faux avérés se comptent, précise-t-on, «sur les doigts d’une main».

Au sein du mouvement, la critique de la «violence d’État» est associée à une défiance généralisée: envers le président de la République, les responsables politiques, les élites, les nantis. Et en termes saillants, envers les médias. La défiance tourne ici à l’hostilité. Le rejet de l’information en continu et de la chaîne BFM-TV, les insultes adressées sur le terrain aux journalistes n’ont pas manqué d’être relayés par les médias, directement visés. L’enquête ne fait que confirmer. Son intérêt est pourtant d’établir à quel point la critique fait fond sur l’indifférence.

L’idéal qui semble se dégager des groupes de “gilets jaunes” sur Facebook est celui de l’auto-information, de l’échange direct sur le mode du bouche à oreille, sans souci de vérification ni de mise en perspective: le récurrent «Faites tourner!» est relevé comme l’une des expressions fétiches. Les auteurs de l’enquête n’ont pas trouvé dans les deux cents publications retenues «le moindre partage d’article d’un site d’actualité, quel qu’il soit».

Des productions médiatiques favorables au mouvement comme CNews (version française de Russia Today) ou Brut sont parfois relayées sans recul critique par des «gilets jaunes». Les liens externes vers des articles de presse, eux, «sont totalement inexistants dans les messages populaires». Même le recensement des blessés graves depuis le début des manifestations, effectué par le quotidien Libération, ne rencontre qu’un écho limité dans les groupes.

Les enquêteurs signalent une curiosité. Des contenus journalistiques sont empruntés par des internautes, détournés, anonymisés et exploités sans mention de la source d’origine. Une photographie ou une information se voit ainsi présentée comme «cachée par les médias», alors que ces derniers en sont la source.

L’enquête du Monde ne manque pas non plus de relever que la presse traditionnelle, de son côté, a du mal à exploiter les contenus partagés en abondance par les «gilets jaunes». Ainsi, les médias n’ont pas toujours assuré la couverture de heurts entre policiers et manifestants, attestés pourtant par des vidéos «bien souvent authentiques».

La communication médiatique et la communication horizontale ne parviennent pas encore à accorder leurs registres.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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