Elle court, elle court la rumeur


Les affaires qui ont abondamment occupé les médias romands au cours des derniers mois ont incité un lecteur à s’inquiéter de l’usage des fuites par les journalistes. Cet aspect a été abordé lors d’une récente chronique. Ce correspondant posait aussi la question des rumeurs qui, elle, fut à peine effleurée en cette occasion.

Fuites et rumeurs ne sont pas tirées du même tonneau. La fuite porte le plus souvent sur des faits ou des propos en principe avérés. Ce sont la légalité et le moment de la communication, l’identité de la source et ses motivations, qui peuvent faire problème et donc mériter examen.

Les rumeurs sont de composition plus complexe. Dans son interpellation, le lecteur vise en particulier un article paru dans la Tribune de Genève. Le sujet en est une dénonciation pénale de quatre associations de taxis à l’encontre du conseiller d’État Pierre Maudet. Cette dénonciation, indique l’article, est «basée sur des rumeurs, renforcées par une étrange chronologie».

Sur le même registre, une prétendue mise sur écoute de bagagistes de l’aéroport de Cointrin, répercutée par un député, vient d’être classée par le Ministère public, faute du moindre indice.

Les rumeurs ne courent donc pas toutes comme le furet. Il en est qui passent par des actions publiques: un dépôt de plainte, une intervention parlementaire. Qu’elles soient reprises par les médias est normal, dès lors qu’elles sont désignées comme telles.

Il n’en va pas de même des rumeurs drainées par les journalistes eux-mêmes. Ceux-ci sont alors censés respecter leurs pratiques professionnelles et les devoirs énoncés dans leur code de déontologie. La liste ne tient pas en deux mots: ne publier que les informations dont l’origine leur est connue (et cela élimine d’office de nombreux bruits qui courent), les recouper auprès d’autres sources et les vérifier, signaler les nouvelles non confirmées, entendre les personnes faisant l’objet de reproches graves, renoncer aux méthodes déloyales pour obtenir des renseignements, rectifier enfin toute information publiée matériellement inexacte.

Ces règles sont assimilées par la profession, et ordinairement pratiquées. Elles sont exposées toutefois à trois difficultés.

La première est qu’une déclaration très officielle peut se révéler fausse, alors qu’une rumeur dépourvue de toute caution peut s’avérer juste.

La deuxième est que la publication d’une rumeur d’origine incertaine, même accompagnée du démenti le plus formel de la personne concernée, produit le plus souvent tout son effet. Une partie du public est portée à constater qu’il n’y a «pas de fumée sans feu». La victime s’en trouve carbonisée.

Une troisième difficulté est née du développement des réseaux sociaux. Il devient très délicat pour les médias de traiter une rumeur amplement diffusée, dont ils ne parviennent pas à établir le fondement. En parler pour la dénoncer, c’est contribuer à la propager. La taire, c’est se rendre suspects aux yeux de nombreux internautes de protéger l’un ou l’autre des protagonistes.

A tout cela s’ajoute le puissant effet d’entraînement du flux médiatique, médias traditionnels et réseaux sociaux confondus, qui ne favorise pas la sérénité de la réflexion. Serait-il au fond moins compliqué de divulguer ce que beaucoup d’autres taisent ou ignorent que de taire les rumeurs non démontrées que les autres propagent?

 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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