Fuites et distance critique sur les «affaires»


L’année 2018 n’était pas achevée qu’un lecteur genevois s’étonnait aimablement du silence du médiateur au sujet des fuites et des rumeurs qui ne cessent d’alimenter les médias. En ligne de mire: les «affaires» qui agitent depuis plusieurs mois la République et Canton de Genève aussi bien que le Pays de Vaud.

Une fois encore, il n’appartient pas au médiateur de se prononcer sur le fond. Le lecteur qui nous écrit s’interroge d’ailleurs, opportunément, sur la légitimité de la politique d’information des médias et sur leur comportement. Il se dit de plus en plus choqué par la «désinvolture» de certains journalistes, qui semblent perdre le sens de la mesure et négliger toute distance critique. Il s’attache en priorité aux fuites.

Comment se fait-il, par exemple, que les procès-verbaux des auditions par le Ministère public de deux témoins importants dans l’affaire du voyage de M. Maudet à Abu Dhabi soient tombés entre les mains de journalistes? Que les fuites sur les dépositions aient même emporté dans leur flux des pièces du dossier?

Au premier titre, la question concerne moins les médias que leurs sources potentielles. Un article documenté est paru à ce sujet dans l’édition numérique du périodique Domaine public. Son auteur, Raphaël Mahaim, avocat à Lausanne, décortique les responsabilités des divers protagonistes engagés dans une procédure pénale.

Dans sa phase d’instruction, la procédure n’est en principe pas publique. Lors des auditions qui ont nourri les fuites sur «l’affaire Maudet», les acteurs présents étaient nombreux. Les représentants et autres collaborateurs du Ministère public sont astreints au secret, sauf exceptions réservées par la loi. Les avocats des parties se rendraient coupables d’une infraction pénale s’ils agissaient sans instruction de leurs mandants. Les parties, les témoins, les avocats restent cependant libres de parole sur les éléments qui les concernent directement, pour autant que le Ministère public ne les ait pas explicitement obligés à garder le silence. Dans le cas particulier, on ignore si une telle injonction a été requise.

Rien n’y fait. La fuite se produit, la presse dispose des procès-verbaux, elle les exploite. Le juriste lausannois constate: «Rares sont ceux, dans les médias, qui se posent la question de l’origine des fuites, laquelle pourrait être un élément très instructif sur le sujet traité». La question de l’origine des fuites, mais aussi des motivations des sources.

Du coup, les journalistes se trouvent interpellés. A-t-on vraiment tout dit en soutenant, selon un éditorial de la Tribune de Genève, que «la presse n’a pas à apprécier les motivations de ses informateurs (…), elle publie ce qu’elle estime correspondre à l’intérêt public»?

Le précepte est effectivement conforme à la liberté de la presse, au rôle des médias en démocratie, au respect de la confidentialité des sources.

Le noeud est que la notion même d’intérêt public tend à se déplacer en fonction du contexte. Elle est soumise à des perceptions variables, selon les opinions ou les intérêts des uns et des autres.

Élargie aux rumeurs, cette ductilité prend toute son importance. Dès qu’une affaire éclate, il est tentant de déceler de possibles liens avec d’autres histoires, d’y impliquer les mêmes acteurs ou des proches, de procéder à des amalgames. Des faits en soi peu signifiants ou déconnectés, même s’ils sont avérés, risquent ainsi de se voir promus au rang d’affaire d’État, suspects d’une sorte de «délit de voisinage» comme on parlerait d’un délit de faciès. L’intérêt du public s’en trouve évidemment satisfait. Mais l’intérêt public?

Dans ce genre de situation, dont l’actualité genevoise et vaudoise n’a pas été avare ces derniers mois, il ne semble en effet pas superflu de s’interroger sur les motivations des informateurs. Ne serait-ce que pour les mettre à l’épreuve de la condition la plus rigoureuse possible de l’intérêt public.

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Soyez le premier à écrire un commentaire!