Questions d’images: de Trump
au pistolet suisse


La page de couverture retenue par le magazine américain Time pour son édition du 2 juillet a déclenché avant même parution une vague d’émotion aux États-Unis. Face à face, une petite fille en larmes et le président Trump, accompagnés du titre « Welcome to America » (Bienvenue en Amérique).

La photo est un montage. Elle illustre une politique migratoire dure impliquant la séparation des enfants et de leurs parents à la frontière du Mexique. Donald Trump finit par reculer : les familles ne sont plus séparées ; à ce jour, le passage vers l’Amérique du Nord n’en reste pas moins verrouillé.

La fillette de deux ans est originaire du Honduras. La photographie est prise le 12 juin au Texas par un reporter de l’agence de presse Getty Images, alors que la mère de l’enfant se fait contrôler par un agent de la police des frontières. Reproduite en « Une » par le New York Times et diffusée sur les réseaux sociaux, elle fait le tour du monde.

Le petite Yanela devient un symbole. Comme autrefois l’enfant décharné guetté par un vautour, lors de la terrible famine de 1993 au sud du Soudan. Ou plus récemment le corps sans vie du petit Aylan sur une plage de Bodrum, en Turquie.

Personne ne doute à première vue de l’artifice en « Une » du Time : à la notoriété même de la photographie originelle s’ajoutent l’absence de décor ou de contexte, le recours à un fond rouge uni. Mais la puissance symbolique est écornée : selon une enquête du Washington Post,  Yanela n’a pas été séparée de sa mère. Les partisans de Donald Trump dénoncent une fake news.

En soi, le montage reste un biais, aussi transparent et légitime soit-il – les pleurs de la fillette sont provoqués par le contrôle à la frontière et non par la perte d’une poupée ! Alors que la crédibilité des médias est secouée, il est un aliment offert à leurs détracteurs. Le procédé ne serait-il pas d’un usage courant dans les médias, en vue de falsifier la réalité ?

La déontologie journalistique recommande de signaler clairement les montages photographiques, qui visent à éclairer un événement, illustrer une conjecture, offrir un recul critique ou proposer une charge satirique. Elle requiert en outre que les images représentant des personnages et des situations sans relation directe avec les acteurs ou les faits rapportés soient clairement reconnaissables comme telles. Ces photographies sont dites « d’illustration » pour les distinguer des photographies d’information attestant par l’image la réalité des faits.

Toutes les précautions ne sont pas toujours prises dans les rédactions. Une récente intervention auprès du médiateur concerne la publication le 18 juin, sur les sites web de plusieurs quotidiens romands de Tamedia, des résultats d’une enquête d’une ONG genevoise sur les armes détenues dans le monde par des civils. Le contenu n’en a pas été repris dans les éditions sur papier des mêmes journaux.

L’enquête est illustrée par une photographie de l’agence Keystone. Sur l’image, un pistolet militaire suisse, tenu par une main droite dont l’index appuie sur la détente tandis que la gauche présente une pleine poignée de cartouches d’ordonnance. Pourquoi cette focalisation sur une arme suisse ? Pourquoi ce maniement absolument contraire aux consignes de sécurité ?

Le choix d’un pistolet suisse s’explique par un critère de proximité : l’illustration est ainsi capable d’interpeller le public des sites romands. La mise en scène fonde la protestation de professionnels de l’armement autant que d’amateurs éduqués à un maniement correct. Notre correspondant a certes identifié de lui-même une « photo d’illustration », il reste que cette précision aurait pu figurer au bas de l’image – cela s’est fait en d’autres occasions.

Bagatelle ? De telles images sont omniprésentes sur le Web. Les informations numériques doivent être illustrées pour être vues. Les moyens et le temps manquent pour déléguer à des photographes de rédaction la mission de livrer des images en situation, conformes au contenu des articles mis en ligne. La photo n’y est plus qu’un prétexte. Un double danger permanent : d’approximation et d’insignifiance.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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