Migration du « Matin » et droit de savoir


L’annonce de la disparition de l’édition imprimée du quotidien Le Matin n’a surpris personne dans le milieu des médias. Elle a choqué beaucoup de monde alentour. Le journal est populaire, lu autrefois sur les chantiers de Suisse romande pendant la pause, lu jusqu’à ce jour dans les bistrots à l’heure du café. Dès fin juillet, il devient exclusivement numérique, accessible sur les écrans des ordinateurs, des tablettes, des téléphones portables surtout. Au moins est-il ainsi remplacé par un nouvel avatar, et non condamné à une pure et simple disparition, comme le fut L’Hebdo l’an dernier. Les pertes d’emploi restent lourdes.

Quelle était la place du Matin dans le paysage de la presse de notre région ? A quelle attente répondait-il et entend-il répondre désormais via le seul Internet?

La question conduit à revenir sur quelques fondements. La mission essentielle des médias d’information en démocratie est de répondre au droit de savoir du public. Sur ce point, tout le monde semble d’accord. Savoir quoi et pour quel public ? La réponse n’est pas monolithique.

 

Une information citoyenne

Un premier registre concerne le corps des citoyens, le « noyau dur » des gens qui jouissent des droits politiques. Le rôle des médias, et pas seulement du service public, est de diffuser une information relevant d’un savoir commun, capable de nourrir le débat démocratique. Ce savoir porte sur les affaires publiques: le fonctionnement des institutions, les décisions du parlement, les actes du gouvernement, incluant leurs dysfonctionnements et défaillances.

Les sujets ne manquent pas dans un pays comme la Suisse. Les citoyens y sont régulièrement conviés à se prononcer à tous les échelons, fédéral, cantonal et communal. Non seulement pour élire leurs représentants et leurs autorités, mais pour décider du sort de référendums et d’initiatives populaires.

Sur ce premier registre, l’ultime formule du Matin ne s’illustre guère par une participation active et régulière à la construction d’un savoir civique commun. Une telle prétention n’est pourtant pas absente de l’histoire de ce quotidien, qui s’est plus d’une fois signalé par des enquêtes retentissantes. Lancé à la fin du 19e siècle comme feuille plutôt neutre, alors que les autres titres étaient encore attachés à des tendances politiques, son ancêtre la Tribune de Lausanne a connu par ailleurs de belles heures citoyennes. On se souvient de bureaux régionaux impliqués dans l’actualité de leur canton. D’une série d’excellents correspondants à Berne. Et d’une époque en particulier (1969-1972), quand Jean Dumur en était le rédacteur en chef. Cette Tribune-là proposait un alliage exemplaire du traitement sérieux de sujets populaires et du traitement populaire de sujets sérieux.

 

Une information utile

Le droit de savoir porte en priorité sur une information au service de la démocratie. De manière non moins légitime, il s’étend au-delà, sur un deuxième registre. Chaque membre du public au sens large, citoyen ou résident, attend des médias qu’ils l’aident à se situer dans son propre environnement. Il requiert une information utile, ce qu’avaient bien compris les journaux américains populaires lors des grandes vagues d’immigration. La presse était alors un moyen d’intégration.

Une telle attente implique le passage à un savoir plus fractionné, en réponse aux aspirations et besoins disparates de la société . Chacun entend exercer un « droit de savoir » sur les domaines qui l’intéressent directement, à titre parfois personnel.

Or, la recherche d’une information utile s’est déplacée aujourd’hui. Elle s’opère sur les réseaux sociaux. Elle y trouve de plus en plus de réponses, mais échappant ordinairement à toute élaboration journalistique visant à les vérifier et les partager.

Le Matin imprimé des derniers temps a cherché à se distinguer par rapport à ses concurrents  en apportant de l’insolite, en offrant un traitement décalé, en parlant de sujets que la plupart des autres journaux ignorent. Il a fait la part belle à des faits divers, ailleurs moins développés, aux heurs et malheurs de la vie quotidienne, aux destins prétendument tumultueux des « people ». Sans être bannis, les sujets d’actualité politique étaient traités plutôt en marge, et souvent en relation avec leurs incidences sociales. Dans l’ensemble, l’objectif devrait être plus ou moins reconduit dans la nouvelle version électronique. Avec quelles perspectives?

Enfin, par tradition ancienne remontant à la Tribune de Lausanne, longtemps rivale sur ce terrain de La Suisse, disparue en 1994, Le Matin a toujours accordé au sport un espace étendu et visible. Cette attention lui attachait de très nombreux lecteurs, fidèles ou de passage. Elle devrait être maintenue, car elle reste un atout.

Sur ce deuxième registre, une offre pluraliste en termes d’information, et non seulement d’opinion, est la condition générale d’une réponse au droit de savoir de la population. Ce pluralisme, les disparitions de titres, les regroupements et les concentrations le menacent. L’enjeu de la mutation du Matin est de savoir, dans un contexte lémanique déjà densifié, comment il jouera sa partition en mode numérique.

 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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