La navigation compliquée du journalisme scientifique


Comment parler de la science dans les médias ? Le magazine des journalistes Edito fait de la question le thème principal de sa dernière livraison. Pas simple.

La page de couverture donne le ton. On y voit un journaliste perplexe devant son ordinateur portable et trois personnages en blouse blanche soufflant dans son dos ces deux messages : « Vous avez bien compris ce que vous devez écrire ? » et « N’oubliez pas pour qui vous travaillez ! »

Le journalisme scientifique a mis du temps à s’ouvrir une voie dans les médias généralistes. Les débuts spectaculaires de la conquête spatiale, dans les années 1960, ont largement contribué à éveiller l’intérêt du grand public.

La voie n’est pas assurée. Comme le relève un journaliste spécialisé, Olivier Dessibourg, une information scientifique régulière apparaît encore comme une élégance : c’est bien d’en avoir (« nice to have »).

Les médias vivent actuellement des temps difficiles. Les journalistes scientifiques ne sont pas les mieux protégés. Le magazine Edito signale pourtant une exception : l’ATS, l’agence de presse nationale, licencie, et pourtant sa rubrique scientifique n’est pas affectée. Elle se renforce même. La raison ? Ce n’est pas l’ATS qui paie. L’information scientifique de l’agence est soutenue par la Conférence des recteurs des universités suisses (swissuniversities), rejointe en 2016 par les Ecoles polytechniques et la Fonds national suisse.

Le recours à des soutiens extérieurs comme panacée ? Un microbiologiste devenu journaliste, Beat Glogger, a mené déjà plusieurs expériences en Suisse alémanique. Deux fondations ont financé pendant sept ans la parution d’une double page hebdomadaire dans 20 Minuten. Glogger a lancé au début de cette année la plate-forme higgs.ch, soutenue par la fondation Gebert Rüf. L’aventure continue.

Soutiens financiers extérieurs donc. Pour quelle assurance d’indépendance ? Cela dépend évidemment des partenaires. Dans les cas cités, toutes les garanties semblent effectivement offertes par des institutions publiques comme les universités ou des fondations.

 

Navigation entre Charybde et Scylla

L’affaire n’est pas moins complexe lorsque le soutien se traduit par un apport de compétences. Le monde scientifique est peuplé de chercheurs qui ont intérêt à ce que les médias parlent d’eux. Histoire d’éveiller l’attention sur leur travaux, de susciter un appui des pouvoirs publics, de défendre l’activité des industries qui en exploitent les résultats.

Côté Charybde, le journaliste scientifique se doit de mettre au jour d’éventuels liens d’intérêt des experts consultés. La pente est alors de récuser a priori tout scientifique qui aurait des relations avec des acteurs de l’industrie, pharmaceutique ou autre. Ou qui serait proche d’un groupe de pression, actif en matière d’énergie par exemple. Devenue emblématique, la résistance du lobby de la cigarette aux pionniers de la lutte contre le tabac sert de panneau avertisseur. Attention, danger !

De telles relations doivent être déclarées. Pour autant, elles réclament du discernement. Le questionnement est légitime, il n’installe pas d’emblée le soupçon. De liens d’intérêt supposés ou réels, souvent inévitables, « il ne s’ensuit pas que l’avis de scientifiques travaillant dans le nucléaire doive être rejeté comme systématiquement biaisé, ou que les immunologistes doivent être exclus de la réflexion sur les vaccins », écrivait le physicien français Yves Bréchet, un an avant d’être nommé haut-commissaire à l’Énergie atomique.

Côté Scylla, la constitution d’une information exige du journaliste qu’il consulte plusieurs sources, en conformité avec ses procédures habituelles. Or, partout se développent des expertises « parallèles », dont la communication par internet assure la diffusion la plus large et l’accès le plus aisé. Ainsi sur l’évolution ou le climat.

Elles n’ont pas toutes la même pertinence. L’audience de plusieurs d’entre elles repose largement sur des mouvements populaires, en vue d’infléchir les décisions des pouvoirs publics. Très en vogue aujourd’hui, les théories du complot favorisent la mobilisation contre des expertises dénoncées comme « officielles », et paradoxalement disqualifiées comme telles.

Le journaliste scientifique ne peut se prévaloir  d’une compétence innée, d’un savoir assuré, de connaissances encyclopédiques. Il lui appartient en premier lieu de conserver une distance critique. Ne pas céder d’emblée devant la séduction de la nouveauté ou de l’originalité, devant l’autorité d’experts, diversement attestée,  ou devant l’écho renvoyé par l’opinion publique.

Pour le reste, il ne dispose que des outils ordinaires de son métier : vérifier la provenance, inventorier les preuves, s’attacher à la rigueur de l’argumentation. C’est chercher à recouper, avec ses moyens, les exigences de la démarche scientifique : la solidité du raisonnement, le respect d’une procédure d’expérimentation, la validation ou l’invalidation d’un modèle. Au surplus, il n’est pas interdit au journaliste de confronter ses observations avec des avis d’experts.  Surtout lorsque la question débattue est chargée d’enjeux politiques importants.

Passer la méthode au crible, en somme, avant de s’occuper du contenu.

 

 

 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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