Fake news: un combat perdu d’avance?


La nouvelle truquée (ou fake news) est perverse. Elle l’est à deux titres.

D’abord, parce qu’elle reprend les codes traditionnels du journalisme. Elle se donne donc les apparences d’une nouvelle ordinaire et avérée, dans l’intention de tromper. Au dire du sociologue Gérald Bronner, cela fonctionne très bien dans « la démocratie des crédules », titre d’un ouvrage paru en 2013.

Ensuite, parce qu’elle se formule en termes irréfutables, donc se dispense de toute démonstration. Elle vous met dans une situation impossible. Le philosophe Raphaël Enthoven, auteur du récent «Morales provisoires», le dit clairement dans un entretien au Matin Dimanche (28 janvier 2018): «Comment voulez-vous réfuter ce qui n’est pas démontré?» Par une affirmation péremptoire (exemple:  «la terre est plate») l’auteur s’abstient de prouver ce qu’il raconte. Du coup, il demande à son interlocuteur de prouver que « ce qu’[il] raconte est faux». Un déni ne suffit pas.

L’internet n’a pas créé les fausses nouvelles. Il en favorise la fabrication et en facilite surtout la diffusion. Tout internaute s’expose à leur caractère viral.

Les médias ne sont pas totalement immunisés non plus. Leurs procédures de contrôle sont parfois négligées.

Leur première riposte est de vérifier les faits (le fact checking). Ainsi l’entreprise commune au quotidien français Libération et à la chaîne de télévision arte, «Désintox», qui se propose de distinguer de cas en cas le vrai du faux. Ainsi l’outil mis au point par Le Monde, «Décodex», qui permet à l’internaute de repérer les sites jugés trompeurs ou diffuseurs réguliers de fausses nouvelles.

Aussi utiles et louables soient-elles, ces initiatives sont peu propres à renverser les théories ou croyances qui secrètent les nouvelles truquées. Elles ne peuvent les traquer toutes et les crédules font de la résistance.

Les médias n’hésitent pas non plus à engager de grands moyens, recourant au journalisme de données (le data journalism). Abondance d’informations, découvertes insoupçonnées, renversement d’idées reçues. Mais aussi masse de chiffres et de graphiques, ordinairement peu digeste pour le public. L’impression d’un boulet de canon contre un nuage de moustiques.

Un nécessaire apprentissage

Plutôt que de compter sur une contre-attaque médiatique, faudrait-il s’en remettre à une déontologie plus affirmée des principaux acteurs de l’internet? Sa mise en œuvre est le plus souvent ambiguë: diffuser des nouvelles frelatées et donner par ailleurs aux internautes un mode d’emploi pour les débusquer. Pourquoi s’interdire pourtant d’imaginer une évolution de la régulation interne des géants du Net? Le public s’est peut-être amusé de tant de folles nouvelles et de théories extravagantes. Il pourrait finir un jour par se lasser d’être dupé.

Une éventuelle intervention des pouvoirs publics, elle, rencontre un scepticisme partagé. Le président Macron a lancé l’idée de mitonner une législation applicable pendant les périodes électorales – cette dernière précision étant souvent, et sans doute sciemment, omise par ses détracteurs. Une loi est en préparation. La protection du citoyen contre les bobards ne serait-elle pas un risque pour la liberté d’expression?

Alors, quel recours contre les nouvelles truquées? Un enseignant et praticien du journalisme de données, Nicolas Kayser-Bril se tourne du côté des universités: «seuls [ceux] qui pratiquent la démarche scientifique et qui produisent de la vérité factuelle peuvent lutter contre les fausses nouvelles». Raphaël Enthoven le rejoint: la meilleure approche est de poser une exigence de rigueur, et donc de procéder à un examen critique de la méthode de fabrication des nouvelles truquées.

Mais encore? En Italie, le ministère de l’Education a lancé en novembre dernier un programme spécifique destiné aux lycéens. En Suisse romande, des cours de formation aux médias dans les écoles et collèges poursuivent la même ambition. Des questions élémentaires : cette nouvelle est-elle signée, comment et par qui ? ses informations sont-elles situées et datées ? leurs sources sont-elles mentionnées?

Selon le sondage Kantar Public/Le Croix récemment présenté sur cette Page du médiateur, les personnes questionnées préconisent pour plus de la moitié (57%) un apprentissage à la recherche sur l’internet d’informations vérifiées et au repérage des fausses informations. Le combat n’est pas perdu d’avance. Il sera long.

 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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