Fausses nouvelles


Le terme fake news (fausse nouvelle; plus littéralement, nouvelle truquée) a été retenu comme mot de l’année 2017 par le dictionnaire anglais Collins. Un an plus tôt, c’était l’expression post truth (post-vérité) qui avait les honneurs du dictionnaire d’Oxford.

Fake news. Le néologisme trumpesque ne devrait pas se traduire par «fausse information». Ce serait rapprocher deux termes que leurs sens devraient éloigner. Une information entretient par nature une relation exigeante, sinon assurée, à la vérité. Elle est censée donner au public des renseignements qui lui permettent de se situer dans son environnement et de le comprendre. Fausse, une information n’en serait plus une: elle serait au mieux une erreur, au pire une tromperie, un mensonge ou une manipulation.

Dans la sphère politico-médiatique, la fausse nouvelle est une arme à double usage. En la lançant, on vise à discréditer et déstabiliser un adversaire. En dénonçant comme fausse nouvelle une information constituée, on l’esquive et on en déconsidère l’auteur. Ainsi sont restitués les mécanismes de la propagande, dont l’efficacité repose toujours sur l’exploitation d’une part de réalité avérée, fût-elle infime.

Des «canards» à Weinstein

Fake news, l’expression anglo-américaine est nouvelle, la réalité ne l’est pas. Ses ancêtres sont légion. À commencer par le fameux «canard», dont Gérard de Nerval écrivait: «Le canard est une nouvelle quelquefois vraie, toujours exagérée, souvent fausse (…); on paie cinq centimes et l’on est volé.»

Dans son essai La tyrannie de la communication (1999), Ignacio Ramonet présentait un florilège de duperies véhiculées par des journaux de réputation internationale: récits sur la guerre du Cambodge rédigés pour le New York Times par un journaliste installé sur les bords d’une piscine de Marbella; octroi du prestigieux Prix Pulitzer à une journaliste du Washington Post pour un reportage bouleversant sur un héroïnomane de huit ans, qui n’a jamais existé. Depuis lors, d’autres falsifications se sont produites. Les bidonnages d’un jeune collaborateur du New York Times, Jayson Blair, ont provoqué une crise profonde au sein du journal.

En Suisse? La Tribune de Genève finit par débusquer les plagiats d’un prétendu correspondant en Iran, dans les premiers temps de l’ayatollah Khomeiny. La Neue Zürcher Zeitung s’aperçut qu’un entretien avec un célèbre avocat américain sur la peine de mort, publié dans son supplément du dimanche, n’était qu’un produit de l’imagination. Le Blick qu’une interview de Mick Jagger parue dans ses colonnes était inventée de toutes pièces…

En comparaison, la fausse nouvelle diffusée début décembre par l’Agence télégraphique suisse (ATS) sur la venue du producteur hollywoodien Harvey Weinstein à Lugano n’est qu’un fétu de paille. Aussitôt démentie, grâce à la sagacité de la Radio-Télévision de la Suisse italienne (RSI) qui en dénonça la source frelatée. Elle est pourtant significative de risques accrus par la multiplication de messages sur l’Internet dans la seule intention d’en assurer la consultation et la circulation, afin d’en tirer profit.

Des pouvoirs pas innocents

Ce bref rappel se limite aux événements d’actualité, principal fonds de commerce des médias d’information politique et générale. Encore faudrait-il ajouter que du côté des pouvoirs et contre-pouvoirs, le dossier est encore plus épais. De Machiavel («gouverner, c’est faire croire») au discours martelé en 2003 sur l’existence d’armes de destruction massives en Irak, en passant par la pratique du «bourrage de crâne» au cours de la première Guerre mondiale et à la fabrication d’un simulacre de massacre dans la ville roumaine de Timisoara en 1989.

Oui, les médias d’information commettent des erreurs – et il leur appartient de les corriger. Oui, ils connaissent des défaillances – et ils se doivent de les identifier. Oui, il leur arrive de se montrer crédules face au discours officiel – et il convient de ranimer leur sens critique. Oui encore, ils présentent des défauts; parmi les plus visibles, la circulation en boucle d’affaires enflées jusqu’à la démesure et l’inclination à opérer des partages hâtifs et simplistes entre bons et méchants lors de conflits compliqués.

Et pourtant non, ces faiblesses ne suffisent pas à donner une image complètement déformée de notre monde et de notre temps. Elles ne traduisent pas une volonté délibérée de tromper le public. Les médias traditionnels ne se privent pas de la liberté d’interpréter l’actualité, ses soubresauts, ses contradictions. Ils continuent d’en rendre compte et ne se donnent pas pour vocation de servir de manufactures de fausses nouvelles.

Ce n’est rien dire encore des domaines scientifiques ou médicaux. Leurs enjeux sont majeurs, leur complexité extrême, leurs contextes changeants. Ils sont exposés plus que d’autres à des approximations ou à des simplifications, encouragées par l’absence d’instruments de connaissance et d’expérience de la plupart de nos contemporains, jusqu’au sein des médias eux-mêmes. Voyez le climat, les vaccins, l’alimentation…  Sur ces terrains-là, qui nous sont proches, la fausse nouvelle est fréquente. Elle peut se révéler pernicieuse. Mais comme l’écrivait Kipling, ceci est une autre histoire.

 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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