Des Noirs, dealers au coin des rues


Voilà une lectrice mécontente! Elle ne l’envoie pas dire au dessinateur Herrmann, de la Tribune de Genève. Elle glisse sous enveloppe la coupure d’un dessin récent sur la vente de cannabis légal, assortie d’un double commentaire: «Pourquoi le dealer est-il forcément noir? Et s’il n’y avait pas tant de clients blancs?» Le dessin applique en effet cette répartition des rôles.

Faut-il donc y voir un indice de racisme? Gérald Herrmann s’en défend. «C’est très exactement la deuxième fois que je désigne un dealer en représentant un Noir». La vente de cannabis et autres stupéfiants au coin des rues n’est pourtant pas un sujet rare. Herrmann lui a déjà consacré plusieurs de ses dessins quotidiens.

Chacun sait que s’ils vivent ou vivotent de leur trafic, les revendeurs de drogue n’en sont pas les principaux exploitants. Ils sont les instruments de gros trafiquants, selon des filières liées à leurs origines : aux Maghrébins le cannabis, aux Albanais l’héroïne, aux Africains de l’Ouest la cocaïne. Cette répartition reste toujours d’actualité, confirme un porte-parole de la police, sans exclure une part de diversification. Du coup, en attribuant à des Noirs la revente de cannabis, fût-il illégal, le dessin allégerait plutôt la charge.

Les collaborateurs de la Tribune de Genève sont les témoins quotidiens du petit trafic qui, dès la fin du jour, se déroule sur le tronçon de la rue des Rois longeant le cimetière et dans des rues avoisinantes. Ils observent de temps en temps des interventions de policiers. Tous les revendeurs du quartier, au su et au vu de ses habitant ou des passants, sont des Noirs. Cette réalité devrait-elle être occultée?

Herrmann considère qu’il y aurait une sorte de racisme à rebours à omettre cette réalité du marché de la drogue. Au mieux, une sorte de paternalisme qui viserait à couvrir les activités illégales de gens en situation précaire, parce qu’ils sont des Noirs. Ce serait un jeu vain, puisque chacun sait ce qu’il en est. Ce serait aussi un jeu dangereux. A une époque où le discours des médias est durement malmené, ce n’est pas le moment de tricher d’une quelconque manière avec la réalité.

Le médiateur s’est souvent réclamé sur cette Page d’une déontologie du métier qui dissuade les journalistes de toute forme de discrimination. Les recommandations en sont particulièrement pertinentes en matière de crimes et de délits. Elles impliquent un double renoncement: s’interdire de faire de l’appartenance ethnique ou nationale, de l’origine, de la religion ou encore de la couleur de peau un facteur implicite d’un crime ou d’un délit; se garder de généraliser des jugements négatifs et de renforcer des préjugés à l’encontre des minorités. Ces recommandations n’imposent pas de jeter un voile d’ignorance sur tout ou partie des faits.

Le genre satirique, auquel appartient le dessin de presse, suppose de plus une lecture distanciée. Cela semble admis assez largement dans le public. Sans quoi le pli de cette lectrice ne serait pas le seul à tomber ce jour-là sur le bureau de Gérald Herrmann. Hommage du médiateur à son expéditrice: il n’était pas anonyme.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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