La photo de l’année au cœur d’un conflit d’interprétation


La scène se déroule dans une galerie d’art d’Ankara. Le 19 décembre 2016, l’ambassadeur de Russie est assassiné par un membre des forces de sécurité turc. Le meurtrier se réclame du djihad, en réaction à la prise d’Alep. Il sera abattu. Filmée en direct, la séquence est diffusée dans le monde entier. Comme souvent, c’est une image, une seule, qui cristallise l’événement: une photographie de Burhan Özbilici (Associated Press). World Press vient de lui attribuer le titre de «photo de l’année».

L’un des membres du jury, Stuart Franklin, a critiqué ce choix dans une tribune du Guardian. Selon lui, la notoriété du World Press amplifie le message du terroriste. «C’est la photographie d’un meurtre, d’un meurtrier et d’une victime, les deux présents sur la même image». Ainsi glorifiée, la photographie de l’assassinat a le même impact que les images de décapitation mises en scène par Al-Qaïda ou l’organisation Etat islamique.

Stuart Franklin rejoint l’opposition exprimée depuis quelques années par de nombreux médias aux images de scènes sanglantes, dont la diffusion contribue à répandre la peur et fait le jeu du terrorisme.

La méfiance s’est étendue plus récemment à la reproduction de simples portraits de terroristes impliqués dans des attentats, souvent pris hors contexte : jeunes souvent, l’attitude plutôt avenante. De telles images sont promises au statut d’icône par d’éventuels disciples.

Spécialiste du photojournalisme et professeur à l’Université du Québec, Vincent Lavoie exprime un autre avis dans un entretien accordé au Monde. La «photo de l’année» lui paraît marquer une évolution du regard sur les pratiques des photographes de presse. Plus précisément, un retour à une vision moins elliptique de l’événement, à un traitement plus frontal.

Le professeur canadien relève que la scène n’est nullement orchestrée, au contraire des décapitations d’otages, que l’image est la saisie d’un moment imprévisible de l’actualité. La photo primée n’est pas complaisante. L’angle de vue, sans doute aussi par l’effet du hasard, laisse caché le visage de l’ambassadeur assassiné. Aucune trace de sang n’est visible. D’autres images de l’assassinat sont plus douteuses.

Vincent Lavoie rapproche la photographie de précédents prix de World Press. Ainsi celle de février 1968, restée fameuse , du chef de la police nationale du Vietnam exécutant en pleine rue de Saïgon un homme soupçonné d’appartenir aux cadres du Vietcong. Il note aussi que l’image primée peut se prévaloir de qualités esthétiques affirmées, à ses yeux trop rarement retenues. Les lignes de force de la composition, la sobriété du décor, la posture cinématographique de l’acteur y participent.

Les critères établis par la déontologie du journalisme en Suisse sur les images de guerres et de conflits désigneraient ici un cas-limite. Certes, l’auteur du crime est reconnaissable, mais il le revendique sans équivoque. La victime ne l’est absolument pas. Il ne s’agit peut-être pas d’un «témoignage unique d’une situation appartenant à l’histoire contemporaine». De cette situation, l’image est pourtant révélatrice. La dignité humaine serait-elle atteinte par la publication? La photographie ne pousse pas au voyeurisme. Un regard directement concerné en jugerait autrement. Les autorités russes ont condamné le prix. «Pour les Russes, cette image représente le décès d’un compatriote. Cette réaction me paraît normale», commente Vincent Lavoie.

L’image s’installe dans la complexité d’un conflit d’interprétations éthiques, esthétiques, politiques. Elle se capte pourtant à l’improviste, et se diffuse, de plus en plus, dans l’instant.

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