L’identité proclamée
d’un pédophile britannique


Un ancien entraîneur britannique provoque le scandale dans le monde du football. Déjà plusieurs fois condamné, il est à nouveau poursuivi pour huit faits d’agression sexuelle sur mineur. Les actes auraient été commis au début des années 1980. L’homme a travaillé pour divers clubs, dont Manchester City et Stoke City (la formation actuelle de l’international suisse Xherdan Shakiri).
L’annonce par les services du procureur de la Couronne met en émoi la Grande-Bretagne. Plusieurs joueurs de football accusent l’ancien entraîneur d’agressions sexuelles, subies alors qu’ils étaient encore adolescents. Le football est un sport universel, rien d’étonnant que la nouvelle fasse aussitôt le tour de la planète.
Les médias suisses s’en saisissent, comme beaucoup d’autres. La Tribune de Genève et 24 heures publient le même article circonstancié de leur correspondant commun à Londres, Tristan de Bourbon. Faut-il donner le nom de l’ancien entraîneur?
Le quotidien vaudois choisit de privilégier le thème et d’en élargir le champ. Il lui consacre le titre de tête de première page de son édition du 1er décembre. Il réserve une page entière à « la lutte délicate contre les prédateurs des vestiaires », évoquant les efforts de prévention de l’Association cantonale vaudoise de football. Le nom de l’inculpé, en toutes lettres, figure déjà à la première ligne du texte paru sous la manchette, soit sous le titre de la première page.
La Tribune de Genève, elle, ne porte pas l’affaire en «Une». Elle s’en tient au seul article du correspondant à Londres, placé en page intérieure. Le responsable de l’édition décide de désigner l’ancien entraîneur par ses seules initiales. La rédaction s’en tient à la consigne lors des deux premières occurrences, mais flanche à la troisième. Prénom et nom finissent donc par apparaître dans le texte. Qui plus est, le site Web du journal genevois, qui met en ligne des contenus communs aux titres de Tamedia, révèle l’identité du prévenu et publie sa photographie reprise du Daily Mirror.
Pour le dire brièvement, le traitement par 24 heures s’accorde à celui que réserve à l’affaire la plupart des médias; le traitement par la Tribune de Genève, dans son édition imprimée, se veut d’abord respectueux à la lettre de la déontologie.
Il convient de préciser: de la déontologie des journalistes telle qu’elle se définit en Suisse. Celle-ci impose des restrictions particulièrement pointilleuses à la divulgation d’une identité par les médias. La notoriété d’un inculpé est certes l’un des principaux critères autorisant la mention de son nom; mais elle doit être considérée comme «grande» pour que l’identité soit publiée dans la presse ou énoncée à l’antenne. La directive paraît claire, mais son application relève souvent de l’appréciation des rédactions. Sous nos latitudes, et jusqu’à l’annonce par le Ministère public britannique, la notoriété de l’entraîneur pédophile était de la taille d’un petit pois; selon l’état actuel de la déontologie, la divulgation de son identité ne s’imposait donc pas.

Une directive à repenser
Mais encore. Sauf exceptions dûment répertoriées, pourquoi taire l’identité d’une personne poursuivie par la justice? Pour deux raisons principales: le respect de la présomption d’innocence, qui suppose qu’une personne ne peut être tenue pour coupable avant une décision de justice; pour protéger sa famille et ses proches d’une publicité médiatique accablante.
La Tribune de Genève a choisi de retenir ces considérations. C’est parfaitement honorable. Pour sa part, le médiateur s’en est toujours tenu à la ligne ainsi définie par le Conseil suisse de la presse. Mais cela correspond-il au commerce général des médias actuels? Les règles déontologiques furent conçues pour l’essentiel à une époque où, dans notre pays, on pouvait parler de médias de proximité: une application locale ou régionale suffisait dans la plupart des cas à atteindre le but prescrit.
Aujourd’hui, une telle retenue est de moins en moins comprise dans la population. Comment expliquer au public qu’un présumé meurtrier se trouve ainsi «protégé», alors qu’il a fait par exemple l’objet d’un avis de recherche officiel, précisant son identité et diffusant son portrait photographique? Ou encore que des médias de cantons ou de pays voisins, aisément accessibles, n’hésitent pas à divulguer largement son identité complète et son image?
N’est-elle d’ailleurs pas privée désormais, cette retenue des médias, du moindre effet? La diffusion des nouvelles sur l’Internet, le trafic sur les réseaux sociaux balaient toutes les précautions, même les mieux fondées. Les anciens cadres volent en éclat.
Tout cela favorise l’avènement d’une notion de notoriété «objective», nourrie par la publicité accordée aux faits eux-mêmes; elle s’attache à leurs principaux acteurs. Cette forme de notoriété serait admise lors d’affaires accompagnées d’un grand retentissement. Elle pourrait s’ajouter aux critères déontologiques déjà codifiés, qui n’en deviendraient pas obsolètes. Comment faire la part de cette «notoriété objective» sans compromettre gravement la présomption d’innocence? Il appartiendrait au Conseil de la presse d’en définir les modalités.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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