Les médias, cible à découvert


Cela n’a pas manqué. Aussitôt connu le résultat de l’élection présidentielle américaine, les snipers du nouveau populisme ont rempli les chargeurs*. La cible s’offre, désarmée, en plein champ de tir. La cible?
Là-bas, ce sont les grands médias proches des élites. D’emblée portés par un courant critique envers Donald Trump. Des quotidiens de renom comme le New York Times ou le Washington Post, qui se sont illustrés pourtant dans le passé par leur indépendance et leur courage: la publication des Papiers du Pentagone, à l’époque de la guerre du Vietnam; l’enquête sur le Watergate, qui poussa le président Richard Nixon à la démission. Les principales chaînes nationales de télévision aussi. Dans leur sillage, deux cents journaux ont soutenu Hillary Clinton, six seulement le futur vainqueur, selon un décompte du site Politico.
Ici, ce sont en première ligne les journaux les plus profilés en matière de politique étrangère qui sont prévenus de partialité, et la radio-télévision de service public.

Influence des médias ou aveuglement?
Pour expliquer la victoire de Donald Trump s’impose partout l’opposition à une mondialisation défendue par les classes supérieures de la société et une majorité des milieux intellectuels (l’establishment), escortées par le courant dominant dans les médias. Cette mondialisation est créatrice d’inégalités. Les nouveaux populistes s’en sont emparés. C’est électoralement payant.
C’est aussi un jeu auquel les médias perdent à tous les coups.
Hillary Clinton mène dans les sondages. L’explication est simple: les médias faussent le jeu démocratique, ils cherchent à influencer le scrutin par leurs informations biaisées. Ils manipulent. Trump ne s’est pas privé de recourir à de tels arguments au cours de la campagne.
Donald Trump est vainqueur. Changement de décor. L’explication est toujours aussi simple: les médias vivent en décalage par rapport à l’opinion, ils sont incapables de la sentir, et donc de l’exprimer. Ils sont mauvais. Les médias américains n’ont d’ailleurs pas tardé à faire l’aveu spontané de leurs égarements, de leur manque d’écoute. De la contamination de leurs observations des réalités américaines, surtout, par leur conviction qu’une élection du milliardaire tonitruant serait simplement impensable.
Excès de contrition? Ni dans la presse américaine, ni dans la presse européenne, les reportages n’ont pourtant manqué sur «L‘Amérique de la colère», pour reprendre le titre d’un épais (16 pages) supplément du Monde publié dix jours avant le scrutin.
Quant aux instituts de sondages, démolis à tout propos, se sont-ils aussi lourdement trompés qu’on le prétend? Les résultats de leurs enquêtes ont varié. Ils ont toujours été serrés, l’écart entre les candidats pouvant même se voir contenu à l’intérieur de la marge d’erreur propre au genre. En termes de suffrages, à l’heure des tout premiers décomptes, Hillary l’emporte d’un cheveu (47,7% contre 47,5% à son rival). Cela n’y change rien: les sondages ont abusé l’opinion! Les sondeurs au pilori, et les médias qui s’y fient!
L’articulation des deux explications (influence des médias contre aveuglement des mêmes médias) n’intéresse personne. Que ce soit à tort ou à raison quant au fond, tout est bon pour alimenter une détestation ordinaire des médias.
Là-bas, l’élection présidentielle. Ici, l’interdiction des minarets, l’immigration «de masse». Ailleurs, le Brexit.

Un équilibre introuvable
Nier qu’aux Etats-Unis, plus largement au sein des démocraties d’Europe occidentale, l’attention critique des médias se soit surtout concentrée sur Donald Trump serait de mauvaise foi. Par le ton de sa campagne, par ses provocations, le candidat républicain ne s’est pas privé d’en nourrir lui-même les ferments. Les défections survenues dans son propre parti ont contribué à les activer.
L’admettre n’interdit cependant pas d’évoquer un autre phénomène particulier aux médias, qui apparaît dans toutes les situations de conflit. Le scénario est inépuisable dans ses variations.
Donald tient en public des propos hautement contestables, les réactions fusent. Les journaux en font part, certes sans retenue. Les voilà pour la plupart non seulement catalogués, mais disqualifiés pour partialité par les partisans du candidat républicain.
Les journaux accordent une large place aux usages douteux par Hillary d’une messagerie privée, ils en évoquent les conséquences sur la sécurité des Etats-Unis. Ils ne font que leur travail. Pire: aux yeux des mêmes qui les ont récusés, leurs articles passent inaperçus.
Le raisonnement peut aussi bien se retourner. L’équilibre de l’information ne dépend pas que des médias. Il dépend aussi du regard du public, de la compréhension de chacun, de ses conditions de vie, de son environnement social.
Le mythique «pouvoir des médias» fut pendant un temps assimilé à une injection (pour ne pas dire injonction!) à chaque individu, comme par le moyen d’une seringue hypodermique. Tout est en réalité plus compliqué. De plus, les réseaux sociaux créent des interférences qui semblent condamner désormais tout analyste du rôle des médias traditionnels – à commencer par l’auteur de ce billet – à livrer une guerre de retard.
Le citoyen n’est pas une marionnette dont des médias pervers tireraient les ficelles. Mais, diable! qu’il reste plaisant au nouveau populisme de casser du marionnettiste!

*Pas facile de définir le populisme! Le politologue français Pierre-André Taguieff propose de prendre acte de l’apparition d’un «nouveau populisme» à usage continental, fondé principalement sur le rejet de la construction européenne et du mondialisme.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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L’analyse du médiateur de Tamedia est bien charpentée. Sa démonstration est classique. Quand une mauvaise nouvelle déplaît à une partie, elle tombe souvent à bras raccourcis sur le messager, en l’occurrence les médias qui n’auraient pas fait leur travail et biaisé le résultat. Critique facile et habituelle.
Il est cependant, comme indiqué en conclusion de cette analyse, un autre acteur dont le rôle dans l’élection du président des Etats-Unis mérite une analyse approfondie. Ce sont les réseaux sociaux. On découvre avec une certaine surprise qu’ils ne sont pas si innocents que ça.
Prenons l’exemple de Facebook. Ce réseau établit grâce à des algorithmes une bulle autour de l’utilisateur en le faisant fréquenter essentiellement des « amis » qui pensent et ont les mêmes opinions que lui. Cet environnement qui peut se justifier sur le plan commercial est un désastre pour se forger une opinion, car les « amis » qui ne pensent pas comme l’utilisateur sont ignoré et n’existent virtuellement pas. C’est ainsi que se créent des bulles étanches aux idées des autres, des bulles de pensée unique, mono-maniaque.
Une telle dérive peut à l’évidence influencer négativement le débat démocratique. Même le concepteur de Facebook admet qu’il y a un problème et songe à mettre en place une parade.
Autre point noir dans les réseaux sociaux, c’est le tremplin offert au « fake news », aux fausses nouvelles, aux rumeurs pour discréditer un adversaire. Une analyse montre que ce type de nouvelles sans crédibilité et l’aval journalistique s’est amplifiée en même temps et en lien avec l’ascension tardive du candidat républicain.
Enfin, autre point à relever, c’est l’extrême volatilité de l’électorat générée par des réseaux sociaux qui arrivent à faire circuler des informations en un clic, à grande vitesse et en temps réel aux quatre coins du monde. Des informations qui n’ont pas subi le « fact-checking », une vérification selon des critères journalistiques. Dans la jungle qu’est devenu le monde des médias et de l’information, difficile pour les utilisateurs de s’y retrouver.
Faudra-t-il prévoir un jour des infos labellisées correctes, des infos AOC (Appellation d’origine contrôlée)? Plaisanterie mise à part, un sacré chantier s’ouvre pour les médiateurs et autres spécialistes de l’éthique dans la presse et la communication.