Les images et la voix de Marc Riboud


«La fille à la fleur», image saisie à Washington en 1967, lors d’une manifestation contre la guerre du Vietnam, c’est lui. Le vertigineux «Zazou, le peintre de la tour Eiffel» de 1953, c’était déjà lui.
Le photographe Marc Riboud est mort à Paris dans les derniers jours d’août, à l’âge de 93 ans. Pour l’agence Magnum, il parcourut la Chine de Mao, il fut le dernier photographe occidental à ramener des images de Hô Chi Minh. Il a couvert le procès de Klaus Barbie, la révolution iranienne de 1979, l’enterrement de Nehru. C’est pourtant une photographie qu’il n’a pas prise qui lui vaut une place à part dans l’histoire du photoreportage.
Au Bengladesh, Marc Riboud refuse de photographier un massacre d’opposants à l’indépendance. Les images d’autres photographes présents sur les lieux feront le tour du monde. Elles vaudront au jeune Michel Laurent un prix Pulitzer.
Dans son livre Profession photoreporter, le journaliste Michel Guerrin explique. La capitulation des troupes pakistanaises devant les troupes indiennes, appuyées par des maquisards bengalis, donne le 16 décembre 1971 naissance au nouvel Etat. Le lendemain, la résistance organise un grand rassemblement au stade de Dacca. Liesse de la libération, mais aussi fureur de l’épuration: des partisans du maintien dans le Pakistan sont sauvagement embrochés.
Riboud raconte: «J’ai vu les baïonnettes pénétrer les corps et le sang couler. Les malheureux hurlaient. Impossible de photographier. Une guerre, c’est rien à côté.» Avec l’une de ses collègues, il part à la recherche d’un officier indien pour arrêter le massacre. Il ne trouve personne. Il revient sur les lieux et voit des enfants pisser sur les cadavres. «J’ai dégueulé.»
Photographier ou non. Publier ou non. Ce sont les termes du dilemme permanent des reporters et des rédactions. Que faire devant l’horreur, sur le terrain? Intervenir lorsque c’est possible? Renoncer par souci éthique de respecter les victimes? Témoigner malgré tout?
Avec une grande honnêteté intellectuelle, Marc Riboud poursuit «Je ne comprends pas que l’on puisse soutenir la vue de telles scènes et faire des photos. Mais quelques jours après ce drame, j’ai rencontré Indira Gandhi. Elles m’a dit que ces images, publiées partout, étaient “la honte de l’Inde” car elle n’avait pu empêcher cette exécution. Et elle a ajouté : “J’ai donné des ordres pour que de tels actes ne se reproduisent plus.” La publication de ces photos a donc fait cesser les massacres.»
La pratique du journalisme est encadrée par des normes déontologiques, qui aident au choix du «bien faire» dans des situations concrètes. Mais ces normes n’ont pas réponse à tout, en toutes circonstances. Le journaliste est souvent renvoyé à sa conscience. Le débat éthique engage des valeurs en conflit. Il ne se conclut pas sans pertes. Le récit de Marc Riboud en offre une illustration exemplaire.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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