Rencontres d’Arles:
Rien que du ciel bleu


De toutes les expositions présentées aux Rencontres de la photographie, cet été à Arles, Nothing but Blue Skies ne compte pas parmi celles qui ont retenu l’attention la plus vive des médias. C’est un peu paradoxal, puisqu’elle parle d’eux. Cela s’explique pourtant. Par la thématique: l’attaque contre les tours jumelles de New York, le 11 septembre 2001, a déjà fait l’objet d’innombrables traitements. Par la place laissée à l’image photographique: elle n’est pas ici support d’un sujet, elle est le sujet lui-même, traité en surplomb par plusieurs artistes contemporains.
Cette relecture n’est pourtant pas superflue. Elle est une étape à ne pas manquer dans le stimulant parcours des Rencontres. Elle incite le visiteur à s’interroger sur la relation entre l’événement, son image médiatique et sa propre perception de la réalité. La multiplication d’actes terroristes la rend plus nécessaire que jamais. Que nous disent les images, de quelles réalités parlent-elles, de quels mots sont-elles accompagnées?
Le titre de l’exposition présentée au Capitole reprend celui d’une ancienne chanson d’Irving Berlin, qui parle d’un beau jour de ciel bleu. Le même que découvraient les Newyorkais le matin d’un certain 11 septembre.
Elle s’ouvre sur une salle tapissée de premières pages de quotidiens du monde entier, conçue par Hans-Peter Feldmann. La confrontation est passionnante. Les tours en flammes sous l’impact des avions dominent, reprenant les images diffusées en boucle par les chaînes de télévision. Par leur grosseur, par leur sens, les titres en infléchissent la perception. Contrairement à l’idée reçue, l’image ne parle pas d’elle-même. Ici, on évoque l’apocalypse. Là, on porte sur des nuages de cendre et de poussière ces simples indications: «10 h 02 le matin 11 septembre 2001» (10.02 am September 11 2001).
Il est vrai que le Times n’a pas choisi l’image la plus convenue. Contrairement à d’autres «Unes», que le temps a banalisées, celle du quotidien londonien, dont l’atmosphère n’est pas sans rappeler Turner, conserve une grande force symbolique.
Autre rapprochement – ou autre collision? – les premières pages de la Tribune de Genève et de l’Express de Düsseldorf. Sur la première, le titre «Guerre contre les USA», accompagnée d’une scène de panique dans les rues de Manhattan. Sur la seconde, un titre semblable, «Krieg gegen Amerika», sur un fond de tour en feu, mais assorti en complément d’une photographie de liesse en Palestine («… et la Palestine rit et fait la fête»).
«Le récit de cette journée marque une ère nouvelle dans l’histoire des médias. L’événement ne va pas sans l’image, il a été conçu pour elle et par elle». C’est ce que relève Mélanie Bellue, commissaire de l’exposition en collaboration avec Sam Stourdzé, directeur des Rencontres depuis l’an dernier.
L’exposition Nothing but Blue Skies soumet les images du 11 septembre aux regards de Gerhard Richter, Thomas Hirschhorn, Thomas Ruf ou encore Dennis Adams. Sa dernière salle fait écho aux propos de Mélanie Bellue, par la projection d’un montage vidéo d’une vingtaine de minutes. Réalisé par Michal Kowakowski, né en Pologne et vivant à Berlin, il est intitulé Just like the Movies («Juste comme les films de ciné»).
L’auteur utilise des extraits de films hollywoodiens pour raconter la journée du 11 septembre et la vie des Newyorkais, de l’aube à la catastrophe. La construction rappelle celle d’un documentaire comme 102 Minutes That Changed America. Le nerf du récit est que les œuvres dont des séquences sont ainsi convoquées sont antérieures à l’événement : Marathon Man (1976), Wall Street (1987), Die Hard (1988), Indépendance Day (1996) et même American Psycho (2000).
C’est à la fois fort et troublant. Dans une interview accordée au Monde, le philosophe Yves Michaud parle à propos de l’attentat de Nice d’une violence «cinématographique»: «Voir tous les vendredis soirs un camion fou sur une chaîne de télé, cela n’a rien d’inquiétant. Mais s’il devient réel, le choc provoque une sidération d’autant plus forte que l’on a brutalement changé de registre».
Il arrive que la réalité dépasse la fiction. Désormais, la fiction précède littéralement la réalité. A quelles scènes de films, de feuilletons télévisés, de jeux vidéo convient-il de référer les actes de terrorisme qui endeuillent l’actualité du temps présent?

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