Proche-Orient: victimes ou agresseurs?


Quelle réponse apporter aux lecteurs qui se plaignent de déformations systématiques dans la relation des faits ? Et le plus souvent les dénoncent comme délibérées ?
«This is the column I never wanted to write» : voici la chronique que je n’ai jamais voulu écrire. C’est par ces mots que l’ancienne médiatrice (public editor) du New York Times, Magaret Sullivan, commençait l’une de ses dernières chroniques de l’année 2014. Elle revenait sur l’été sanglant dans la région de Gaza. Elle traitait, inévitablement, des reproches adressés à la rédaction du Times de manquer d’impartialité dans ce conflit.
La lecture de sa chronique apportait de nombreuses confirmations quant à la difficulté à convaincre de la bonne foi d’une rédaction des lecteurs qui se sont fait une fois pour toute leur opinion. Il n’est pas aisé de plaider le respect des règles professionnelles par les journalistes et leur recherche de l’impartialité dans la couverture de situations gangrenées par la propagande.
Votre médiateur ne pouvait manquer de se reconnaître alors dans les embarras de son homologue américaine. Au cours du même été 2014, il a été confronté à des réactions analogues, sous forme de lettres de lecteurs, de commentaires en ligne sur le Web ou de messages personnels.
Depuis lors, les choses n’ont guère changé. Le médiateur (readers’ editor) du quotidien britannique The Guardian, Chris Elliott, fait état de semblables accusations. Le conflit entre Israël et la Palestine appartient aux sujets qui provoquent le plus grand nombre de réclamations. Elliott relève que la plupart des plaintes émanent de partisans d’Israël, qu’il s’agisse de personnes privées, de groupes de pression ou des services de l’ambassade d’Israël à Londres.
Il signale cependant un changement significatif. Depuis la multiplication des agressions contre des sujets israéliens, commises par des Palestiniens utilisant des couteaux, des armes à feu ou des véhicules, ce sont pas les articles qui font l’objet principal de critiques, mais leurs titres. Selon un attaché de presse de l’ambassade d’Israël, les titres opèrent un renversement systématique: l’agresseur est présenté comme une victime.
Le scénario est à peu près toujours le même: de jeunes Palestiniens lancent une attaque, ils provoquent une réplique, de la police ou de l’armée, certains d’entre eux sont tués. Les journaux titrent sur les morts.
Le médiateur du Guardian conteste en l’occurrence la pertinence de l’exemple invoqué par le représentant de l’ambassade («Trois adolescents palestiniens abattus en Cisjordanie»). Le titre n’est pas inexact. Sa formulation ne suggère en rien que ces adolescents soient d’innocentes victimes.
Elliott pose dès lors la question essentielle, familière des professionnels de l’information: un titre de presse doit-il, et peut-il, contenir l’ensemble des faits? En quelques mots, il lui appartient d’attirer l’attention du lecteur sur la partie la plus significative de l’histoire. Ici, les trois morts. Cela suppose que l’article subséquent relatera le déroulement des faits, en situera le contexte.
Problème: ce qui semble pertinent dans les colonnes d’un journal l’est-il sur le Web? Le titre est souvent la seule chose que lit et retient l’internaute.
Votre médiateur a reçu ces dernières semaines des plaintes au sujet de titres relevés sur le site lematin.ch . En référence à la réclamation traitée par le Guardian, il s’agit presque d’un «copier/coller».
Ainsi, «Deux Palestiniens abattus dans une colonie». La protestation contre ce raccourci est immédiate. Si les forces de sécurité sont intervenues, c’est que ces jeunes Palestiniens ont agressé un résident à son domicile.
Ou encore: «Un Palestinien tué dans de nouveaux heurts». Or, les heurts en question ont laissé des blessés dans les deux camps, ce que le titre ne dit pas.
Enfin, tout récemment: «Deux nouveaux raids israéliens sur Gaza», sans préciser qu’il s’agit, dénonce un lecteur, d’une «riposte à des tirs de roquettes».
Dans les colonnes d’un journal sur papier, une nouvelle trop laconique est affectée d’un défaut semblable lorsqu’elle se voit privée de toute référence aux circonstances («comment?»), si elles sont établies, et aux causes («pourquoi?»), si elles sont connues.
Les rédactions ont identifié ces difficultés. Elles n’excluent ni les erreurs ni les risques d’incompréhension. Elles admettent que certains thèmes, dont celui du Proche-Orient, justifient une attention particulière, bien qu’il soit très difficile au jour le jour de rendre compte avec équité de l’enchaînement des causes et des effets.
Elles ne peuvent manquer cependant d’être agacées, et parfois exaspérées, par des accusations sans nuance, leur reprochant de désinformer sciemment leur public.
Attentif aux plaintes, puisque c’est son rôle, le médiateur n’en est pas moins sensible aussi aux réactions de professionnels attachés à faire honnêtement leur métier.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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