Les vagues médiatiques
des « Panama Papers »


La divulgation de données en provenance du cabinet d’avocats panaméen Mossack Fonseca commence début avril. Elle concerne des comptes offshore, placés donc sous la juridiction d’un Etat qui n’est pas le pays de résidence des détenteurs des fonds. L’affaire est d’une ampleur exceptionnelle, onze millions et demi de fichiers. Elle est passée dans l’actualité sous l’appellation de «Panama Papers».
A l’origine, une source anonyme transmet les données de Mossack Fonseca à la Süddeutsche Zeitung, quotidien réputé pour le sérieux de ses enquêtes. Selon ses dires, le lanceur d’alerte a essuyé auparavant le refus d’autres organisations médiatiques. Le journal allemand voit mal comment venir à bout d’une telle masse. Il fait appel à une organisation de journalistes préconisant la collaboration par-dessus les frontières, basée à Washington: le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ).
Près de quatre cents professionnels, plus de cent rédactions s’attellent au décryptage des données. Les résultats sont distillés dans leurs pays respectifs, 76 au total, pendant cinq semaines. D’un territoire à l’autre, l’information se diversifie selon la qualité des protagonistes, la nature des fonds, leurs liens éventuels avec des crimes ou délits comme le trafic de drogue ou la corruption.
Les matériaux se sont accumulés pendant quarante ans. Ils ne sont pas tous également intéressants ni pertinents. Ils contiennent de nombreuses données de comptes qui ont été fermés ou qui sont devenues obsolètes. L’examen des archives de Mossack Fonseca requiert du discernement.
L’opération conduit néanmoins à la mise au jour de renseignements substantiels, actuels ou récents.
Elle présente au moins trois volets.

La Russie visée?
D’emblée s’ouvre un volet politique. Des révélations sur un proche de Vladimir Poutine servent d’accroche. Elles tiennent lieu de prétexte au président russe pour annoncer une entreprise délibérée de déstabilisation menée par les Etats-Unis. Les cibles du Consortium de journalistes sont pourtant loin d’être homogènes: le président ukrainien Petro Porochenko, qui ne compte pas vraiment parmi les amis du Kremlin, figure lui aussi sur la liste des chefs d’Etat ou de gouvernement visés par les «Panama Papers».
La démonstration d’une manipulation massive et orientée des médias tire argument de la faible présence de résidents américains parmi les acteurs, suspects ou non, des «Panama Papers». Elle n’est guère convaincante. De fait, les Américains du Nord ne sont pas légions, mais ils ne sont pas absents non plus des fichiers de Mossack Fonseca. Par ailleurs, ils ne manquent pas de possibilités domestiques favorisant la dissimulation. La meilleure réponse viendrait de la publication, dans un jour pas trop lointain, de «Delaware Papers», minuscule Etat sur la côte de l’Atlantique connu pour son opacité fiscale. Ou de «DoverLeaks», du nom de sa capitale.

L’évasion fiscale au centre de la cible
Un deuxième volet concerne les pratiques fiscales et la loi. Il est considéré comme central par le lanceur d’alerte. L’auteur des fuites déclare chercher à réveiller les gouvernements et les engager à mener la lutte contre un système de «corruption massive et généralisée».
La recherche de la justice sociale passe par l’élaboration d’une politique fiscale équitable. Les équilibres sont certes difficiles à établir et les solutions varient selon les Etats. Que certains de leurs résidents tentent de s’y soustraire reste problématique. L’ouverture de comptes offshore apparaît comme l’un des moyens privilégiés d’échapper au fisc – même si leur raison d’être ne repose pas exclusivement sur ce seul usage. Du coup, les sociétés fiduciaires et les cabinets d’avocats qui s’en chargent sont montrés du doigt.
La question posée est celle-ci: est-t-il admissible qu’une pratique considérée comme légale, soit l’ouverture d’un compte à l’étranger, encourage l’évasion fiscale, voire favorise la dissimulation de fonds d’origine criminelle? Il serait hypocrite de la formuler aujourd’hui en Suisse sans admettre qu’elle a longtemps soutenu la critique du secret bancaire.
Elle s’inscrit dans une évolution de nos sociétés, désormais irrépressible, vers une plus grande transparence. Il en découle que la divulgation actuelle des «Panama papers» répond à un intérêt public. Le Panama se prépare à annoncer la levée du secret bancaire en 2018, selon Le Monde.

Le rôle des médias en question
Un troisième volet porte sur les pratiques journalistiques.
Le journaliste d’investigation français Pierre Péan estime que l’exploitation des fichiers de Mossack Fonseca ne relève pas de la recherche journalistique, mais qu’ils sont «une analyse de documents volés». S’agit-il simplement d’une distinction entre des moyens? Ou d’une objection de fond?
La recherche s’impose à tout journalisme qui n’entend pas s’alimenter aux seuls distributeurs automatiques d’informations, communiqués et conférences de presse. Le journalisme de données (ou data journalism) offre des ressources supérieures aux méthodes d’enquête traditionnelles, qu’il s’agisse de l’exploitation de données accessibles au public, décourageantes par leur complexité, ou de données non publiques transmises par des tiers.
Le recours à des documents non publics ne qualifie pas en soi un journalisme dégradé. Quel journaliste d’investigation prétendrait n’avoir jamais recouru à des pièces transmises à l’insu de leur détenteur? Un ancien magnat de la presse britannique, Lord Northcliffe (1865-1922), considérait comme information ce que «quelqu’un, quelque part ne veut pas voir publier». Le journaliste d’enquête à l’ancienne, lui aussi, vit d’indiscrétions et de fuites.
Sur le fond, le reproche de «vol» ne s’écarte pourtant pas du revers de la main. La déontologie journalistique commande le renoncement aux méthodes déloyales pour obtenir des informations, et le vol en est une. Les médias restent néanmoins libres de publier des informations transmises grâce à des fuites, sous diverses conditions. L’une d’elles, fondamentale, réserve toute atteinte à des intérêts dignes de protection «extrêmement importants». Une autre prévoit que les indiscrétions soient communiquées «à dessein et de plein gré». Le lanceur d’alerte des «Panama Papers» répond à cette disposition.
Pour le reste, le journaliste suisse se doit d’observer encore plusieurs précautions.
Avant de se saisir d’une information, il lui incombe d’abord de s’assurer de son intérêt public. Ensuite, de la recouper et d’en vérifier le contenu – les collaborateurs du Consortium ont passé plusieurs mois à passer au crible les données des fichiers panaméens. Puis d’entendre avant publication la personne physique ou morale qui ferait l’objet de reproches graves, afin d’en restituer la position de manière loyale. Enfin, de procéder à une pesée entre le droit du public à savoir et la protection des personnes, sans négliger de prendre en compte le respect de la présomption d’innocence.
Début mai, la direction du Consortium des journalistes d’investigation rend accessible sur l’internet une partie des documents puisés dans les archives du cabinet Mossack Fonseca. Il s’agit du registre interne de plus de deux cents mille structures offshore administrées par les avocats panaméens. Bien que n’y figurent pas de données personnelles détaillées, appartenant à la sphère privée, des noms apparaissent. En Suisse, les médias associés à l’opération n’ont révélé à ce jour que huit des quelque mille cinq cents identités de résidents recensées. Ils ont tous renoncé à publier ce registre.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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