Drame du Grand-Pont
et retour sur information


Le 8 juillet 2003, un chauffard lance sa voiture contre des passants en plein cœur de Lausanne, au moment de la pause de midi. Trois personnes sont tuées, sept autres blessées. C’est le drame du Grand-Pont, resté fameux dans la capitale vaudoise et même au-delà. L’homme qui tenait le volant de la «voiture folle» en réchappe, il est incarcéré.
L’affaire est peu commune et fait grand bruit. Trois mois plus tard, un journaliste publie dans un magazine illustré un article portant notamment sur des aspects personnels du prévenu et sa vie en détention. Les pièces utilisées appartiennent au dossier de l’instruction. Le journaliste déclare les avoir reçues anonymement.
Avec le recul, le contenu même de l’article paraît plutôt anodin. Sa publication suffit cependant à fonder une action en justice. L’enjeu est de trancher entre la liberté d’expression du journaliste et la publication de documents officiels secrets. Le journaliste sera condamné à une amende par le Tribunal de police de Lausanne, le 22 septembre 2005. La peine sera confirmée par le Tribunal fédéral le 29 avril 2008.
La défense porte l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme. A ses yeux, il y a atteinte à la liberté, le retentissement du drame du Grand-Pont justifie une information répondant au droit de savoir des citoyens. L’argument qui lui est opposé est que l’exploitation publique de documents tenus pour secrets peut affaiblir le droit à la présomption d’innocence du prévenu et influer sur le jugement.
La Cour européenne de Strasbourg retient la première thèse, considérant que le risque d’influence négative d’une divulgation d’informations confidentielles n’est pas établi. Sa décision tombe le 1er juillet 2014. Même si les motifs de la condamnation du journaliste par la justice suisse sont retenus comme «pertinents», notamment en raison d’une présentation «provocatrice» de son article, ils ne sont pas jugés suffisants pour qu’une condamnation porte atteinte à sa liberté d’expression. La Suisse se voit condamnée, à l’étroite majorité de quatre voix contre trois.
Représentée par l’Office fédéral de la justice (OFJ), la Suisse demande alors un nouvel examen de l’affaire. La Grande Chambre de la Cour européenne apporte le dernier mot dans un arrêt du 29 mars 2016: la Suisse n’a pas violé la liberté d’expression du journaliste. Le jugement est définitif.
Toutes ces péripéties sont suivies par la presse et les médias, évidemment attentifs à un enjeu qui les concerne directement. Un représentant éminent de la Justice vaudoise s’étonne pourtant auprès du médiateur de la place ténue accordée à la décision conclusive de Strasbourg: une sèche dépêche de dix-sept lignes en bas de page de 24 heures. Alors que le souvenir demeure d’un écho médiatique soutenu lors de la condamnation de la Suisse en 2014.
L’impression globale laissée par le premier jugement de la Cour de Strasbourg est sans doute peu contestable. Le traitement des deux derniers épisodes judiciaires par 24 heures, en première ligne médiatique concernant le drame du Grand-Pont, mérite pourtant de se voir relativisé. Certes, l’information sur le jugement de 2014 favorable au journaliste tient en soixante-huit lignes (quatre fois plus que la décision finale par la Grande Chambre) et le texte de la dépêche est enrichi d’une contribution rédactionnelle. Mais elle figure également en bas de page et son traitement est peu spectaculaire.
«On peut avoir le sentiment bizarre d’une politique d’information guidée par un certain corporatisme», écrit néanmoins le correspondant vaudois du médiateur. La question se pose, en effet, et s’est posée déjà en d’autres circonstances. Le reproche est régulièrement adressé aux médias de traiter avec la plus grande discrétion, sinon par le silence, des histoires délicates touchant des journalistes. Alors que de semblables histoires font ordinairement l’objet d’une attention plus vive.
L’autre leçon a une portée plus générale. Le dénouement, judiciaire ou non, d’une affaire hautement médiatisée tend souvent – mais pas toujours! – à s’écraser en bas de colonne s’il n’est pas à la hauteur de l’emballement médiatique initial.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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