Le choc de la photo


Publier ou ne pas publier.

Hier, c’était le corps sans vie d’un petit garçon de trois ans, échoué sur une côte turque. Image bouleversante par une attitude d’innocent abandon, celle des enfants endormis.

Aujourd’hui, c’est une femme hébétée, partiellement dévêtue, après les explosions à l’aéroport bruxellois de Zaventem. Elle est en soutien-gorge, sous les lambeaux d’une veste jaune. Les bourrelets de son abdomen s’abandonnent sur la ceinture de son pantalon. Elle est privée de toute dignité, au contraire de sa voisine, tenant un téléphone portable de sa main ensanglantée. Elle n’y peut rien.

La photo de Zaventem est prise par Ketevan Kardava, une journalistes de la télévision publique géorgienne, qui se trouve sur place. Tenue pour emblématique, elle fait le tour des médias. L’effet produit sur le public dépend comme souvent de l’emplacement de l’image, de ses dimensions, de son cadrage. La Tribune de Genève et 24 heures ont choisi de la publier en page intérieure, en format moyen, sous une autre image de détresse individuelle, plus grande mais moins chargée. Le Matin la retient pour sa page de couverture. Dans Le Monde, sa publication en deuxième page, mais en grand format, fait débat.

Le dilemme est évident. La photographie dit aussitôt l’horreur, sans en montrer les pires aspects, les corps déchiquetés, les membres arrachés. Or l’horreur doit être dite, le public a le droit de la connaître. En même temps, la brutalité de l’événement ne prive quiconque de son droit à l’image. Malgré son état, la victime peut attendre des médias un certain respect.

La déontologie du journalisme proscrit toute présentation qui réduirait la personne humaine au rang d’objet. Elle met en garde contre les détails apportés à la relation des faits, la durée ou la grosseur des plans qui dépasseraient les limites de «la nécessaire et légitime information du public».

Elle indique des pistes de réflexion. La personne visible sur l’image est-elle identifiable? Sa dignité humaine est-elle atteinte par une publication? Une telle atteinte est-elle cependant justifiée parce l’image apporte un « témoignage unique d’une situation appartenant à l’histoire contemporaine»?

Chaque responsable d’édition se doit de poser ces questions. Et peut-être en ajouter une autre, très concrète et très simple: et si c’était moi, sur la photo, est-ce que j’accepterais d’être montré ainsi par les médias?

Nouveaux enjeux éthiques de l’internet
Ce n’est rien dire encore des effets nouveaux des réseaux sociaux sur la circulation de l’information. Le quotidien britannique The Guardian publie après les attentats deux articles.

Le premier s’adresse à un public trop crédule. Il dénonce la diffusion sur YouTube de vidéos se réclamant de CCTV (China Central TV), qui prétendent relater les explosions de Zaventem et de la station de métro de Maelbeek. Il s’agit en fait de séquences recyclées de l’attaque de 2011 contre l’aéroport Domodedovo de Moscou et d’une explosion dans une station de métro de Minsk, capitale de la Biélorussie.

Ce n’est pas nouveau. Des images de l’attaque contre Charlie-Hebdo en janvier 2015 ont été réutilisées dix mois plus tard lors des attentats du 13 novembre. Sur le Web, des vues de l’intérieur du Bataclan ont été reprises «comme si c’était vrai» d’un concert donné deux jours plus tôt à Dublin par les Eagles of Death Metal.

Le second article du Guardian revient sur les nouveaux enjeux éthiques du journalisme. Il décrit la frénésie qui s’est emparée de Twitter et de Facebook aussitôt après les attentats. Les médias se sont rués auprès de témoins, afin de leur demander l’autorisation de reproduire les images captées par leurs portables et diffusées en ligne. Comment faire l’impasse sur le consentement, impossible à obtenir, des personnes filmées ou photographiées? Quelles précautions prendre à propos des auteurs mêmes des images? Que sait-on de leur vécu de l’événement, des dangers qu’ils ont courus, du sort qui leur a été finalement réservé?

Lors de l’attentat contre le World Trade Center du 11 septembre 2001, il est très probable que les premières images médiatisées de la tour nord en flammes aient été prises par des occupants de la tour sud. Ils ignoraient à ce moment-là qu’ils allaient être également frappés.

 

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Soyez le premier à écrire un commentaire!