Cisjordanie: à l’école de la rectification


L’édition du Matin du 24 février a publié dans sa rubrique «Le monde en images» une photographie accompagnée d’une légende fautive. La même photographie et la même légende ont été reprises dans l’édition web du journal, le même jour.
Dans cette histoire, rien n’est anodin. La photographie montre une douzaine d’enfants assis sur des chaises, en plein air. Ils sont placés devant un drapeau palestinien, planté dans ce qui ressemble à la sortie au sol d’une gaine technique. Ils écoutent une jeune femme voilée au visage découvert. Derrière eux, un peu plus loin, des constructions de fortune, genre bidonville. A l’arrière-plan, sur une crête, la silhouette d’une bourgade.
Placée sous le titre «A rude école», la légende dit ceci: «Cisjordanie. Leur salle de classe ayant disparu sous les bombes lors d’un raid de l’aviation israélienne, c’est en plein air que ces jeunes Palestiniens suivent leurs cours à Al-Azariya».
L’image est portée au crédit de l’Agence France-Presse (AFP) et d’un photographe nommé Ahmad Gharabli.
En soi, elle interroge. Pourquoi des enfants dépourvus de tout matériel scolaire? Ils semblent réunis en vue d’une photo de classe plutôt que pour un cours. Pourquoi une institutrice sans le moindre support d’enseignement? La destruction de l’école peut tout expliquer. Mais pourquoi la présence des couleurs palestiniennes? S’agit-il d’une «tranche de vie» en territoire cisjordanien ou d’une mise en scène de propagande?
C’est pourtant la légende qui pose le problème le plus aigu. Elle est fausse. Elle serait même mensongère si son auteur avait connaissance de la vérité des faits. Le médiateur n’en sait rien, mais il se refuse à l’envisager. Pour retenir l’hypothèse la plus favorable, le rédacteur de la légende aurait mal compris l’information proposée par l’AFP, rédigée en anglais. Cela constitue déjà une négligence professionnelle.
La rédaction a été alertée par un internaute qui exerce depuis plusieurs mois une vigilance constante sur le traitement réservé par Le Matin aux informations et aux opinions concernant le Proche-Orient. L’intervention de cet internaute a été relayée par le site dreuz.info, qui s’affiche comme «conservateur», chrétien et pro-israélien.
dreuz.info fait état d’une dépêche de l’AFP du 23 février attestant que la salle de classe de Al-Azariya a bien été démantelée, mais pas sous les bombes. Elle l’a été par les autorités israéliennes, à la suite d’une longue bataille judiciaire et l’échec d’une médiation: selon ces mêmes autorités, les bâtiments en matériel préfabriqué, construits grâce à un don du gouvernement français, ne respectaient pas le code de la construction.

Le journal corrige, mais…
En réponse à ces interventions, Le Matin a opéré en deux temps. La rédaction web a changé aussitôt la légende de la photographie et remplacé par un texte correct la version fautive. Celle-ci «n’est restée en ligne que quelques minutes, la faute ayant été très rapidement identifiée et corrigée», assure la rédaction en chef. Sur le journal papier, les faits ont été rétablis dans l’édition du 26 février.
Le redressement de la légende opéré sur l’édition en ligne n’en a pas moins provoqué la critique. Le site dreuz.info considère qu’il s’est effectué «sournoisement». La simple substitution d’un texte fautif par une version correcte est pourtant le moyen le plus efficace. Elle est conforme aux pratiques habituelles sur le web. Cela dit, il existe des situations dans lesquelles le caractère rectificatif d’une nouvelle version devrait être mentionné. Dans le contexte tendu du Proche-Orient, une telle mention peut en effet s’imposer.
Curieusement, l’intervention de la rédaction dans l’édition papier n’a pas provoqué une réaction aussi marquée. Pourtant, elle se situe en-dessous des normes. La correction est présentée de manière très discrète, sans référence à son objet (si discrète que, dans un premier temps, le lecteur à l’origine de la réclamation ne l’a même pas vue). Elle l’est surtout sous l’appellation «Précision», alors qu’il convenait d’opérer une claire rectification. La précision vise à apporter des compléments d’information, à lever des ambiguïtés. La rectification, à corriger des faits.
Le plus troublant de cette affaire reste que la rédaction en chef du Matin se trouve en plein accord avec ces normes, accord dont le médiateur ne doute pas un instant. Au moment du dérapage, son représentant a laissé pour instruction d’opérer dans l’édition du 26 février une rectification en bonne et due forme, renforcée par une nouvelle reproduction de la photographie. Comme de nombreuses activités humaines, l’édition d’un journal suppose la délégation de responsabilités et repose sur la confiance. La consigne, dont le médiateur a eu connaissance, n’a simplement pas été suivie.
C’est dommageable pour le journal, exposé ainsi à prêter le flanc à des procès d’intention. Et soupçonné de plus de ne se plier qu’avec réticence à une forme élémentaire d’objectivité dans l’information: établir et respecter les faits.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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