Ils ne l’ont jamais dit!


Les médias sont friands de citations, dont l’usage dispense souvent de penser. Les actes et menaces terroristes nourrissent l’actualité? Leur habit prétendument religieux offre une fois de plus une tribune à André Malraux : « Le XXIème siècle sera religieux ou ne sera pas ! »
On l’a entendu de la bouche d’un présentateur de journal télévisé, il y a peu. C’est clair, carré, définitif. Sans qu’il soit même utile de distinguer foi et fanatisme. Ni de s’interroger sur un zèle dont la température se mesurerait à la charge d’explosif.
Sans se demander surtout d’où vient ce propos prophétique. On pourrait toujours chercher. Malraux ne l’a jamais écrit. Il ne figure dans aucun de ses légendaires discours. L’aurait-il lâché dans un salon?
Pour en en avoir le cœur net, le journaliste Pierre Desgraupes lui posa un jour la question. Réponse de l’auteur de La Condition humaine dans le magazine Le Point (10 novembre 1975) : « Je n’ai jamais dit cela, bien entendu, car je n’en sais rien. Ce que je dis est plus incertain. Je n’exclus pas la possibilité d’un événement spirituel à l’échelle planétaire. »
La réponse au terrorisme par la liberté d’expression, Charlie Hebdo et son train ? C’est ici Voltaire qui se voit convoqué. La sentence est fameuse : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire ».
Introuvable dans l’œuvre abondante de l’homme de Ferney. Sous réserve d’une lettre à un certain abbé Le Riche, du 6 février 1770 : « Monsieur l’abbé, je déteste ce que vous écrivez, mais je donnerai ma vie pour que vous puissiez continuer à écrire ». Le sens est approchant. A la condition de percevoir le fossé entre le solennel – et toujours solennellement cité ! – « je me battrai jusqu’à la mort » et le tour épistolaire du mondain « je donnerai ma vie »… En quoi Voltaire faisait d’ailleurs peu de cas du traitement qu’il réservait par la plume à ses ennemis.
Autre fondement à la citation, aussi célèbre qu’apocryphe : les Questions sur l’Encyclopédie. Voltaire écrit à propos d’Helvétius : « J’aimais l’auteur du livre de l’Esprit. Cet homme valait mieux que tous ses ennemis ensemble ; mais je n’ai jamais approuvé ni les erreurs de son livre, ni les vérités triviales qu’il débite avec emphase. J’ai pris son parti hautement, quand des hommes absurdes l’ont condamné pour ces vérités mêmes. »
Ces deux extraits ont été rappelés tout récemment sur le blog Projet Voltaire, dévolu à la langue française.
Le mot de la fin est plus connu. La citation couramment utilisée a pour auteur avéré l’Anglaise Evelyn Beatrice Hall, qui publia en 1906 sous pseudonyme un ouvrage sur les amis de Voltaire. Elle confirma qu’il s’agissait de sa propre expression et que le tort fut de l’affubler de guillemets.
Moins répandus, mais promis à une certaine fortune, ces mots attribués à Albert Camus : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au(x)malheur(s) du monde ».
Marine Le Pen a promu la citation en exergue d’une tribune libre dans le New York Times, en janvier dernier. La transcription n’est pas littérale. Camus écrivit dans un essai en 1944 : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde ». Le glissement semble véniel. Parler des « choses », qui appartiennent à un ordre matériel, n’est pourtant pas l’équivalent de parler d’un « objet », entendu dans un sens philosophique.
Le vrai problème est que la paternité de l’idée revient à Brice Parain, dont Camus parle précisément dans son texte. Le mensonge a longtemps poursuivi ce penseur, qui le considérait comme la grande misère humaine.
Camus le rejoindra quelques années plus tard, écrivant dans L’Homme révolté (1951) : « La logique du révolté est (…) de s’efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel. »
Les médias sont tous les jours aux prises avec la vérité. L’exactitude des citations représente un petit pas.

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Vos commentaires

J’ajoute un citation à votre chronique du jour (Malraux, j’ignorais, merci!)

Celle de Pierre Desproges qui aurait dit: « On ne peut pas rire de tout avec n’importe qui », une sentence qui est utilisée régulièrement pour condamner des humoristes « borderline ». Eh bien, en réalité, Desproges a dit à Jean-Marie Le Pen: « Peut-on rire de tout avec n’importe qui? C’est dur ». Dur, mais pas impossible. Ce qui, là aussi change tout.