Haro sur le politiquement correct


Le «politiquement correct» a mauvaise presse. Il est perçu comme un obstacle à la liberté d’expression. Il est donné le plus souvent comme une valeur «de gauche» face à une droite qui cultiverait son franc-parler.
L’expression est née aux Etats-Unis. Elle a commencé par définir un discours conforme à une ligne de pensée. A sa manière, le discours marxiste se devait de l’être. Le qualifier de politiquement correct revenait à reconnaître son orthodoxie, que ce soit pour l’en louer ou pour s’en moquer.
Le sens s’est infléchi au cours des années 1980. La formule s’est étendue au gré de son usage dans les campus universitaires, suivant de nouveaux champs d’études sur la condition féminine (women’s studies) ou sur la communauté noire (african-american’s studies). Son développement s’est fondé en particulier sur la dénonciation du «discours de haine» (hate speach) dont sont victimes certaines personnes ou groupes sociaux. Une dénonciation qui se retrouve aujourd’hui à propos des commentaires déposés sur les espaces de discussion ménagés sur l’internet.
Marion Rousset relit cette histoire des origines dans un excellent dossier paru dans un supplément «Culture & idées» du Monde (23 mai 2105). Elle cite le sociologue Eric Fassin : «Le mot nigger était l’un des exemples de ces discours de haine, cela a toujours été une insulte. Quand une minorité est stigmatisée, son nom finit toujours par être dévalorisé».
Suivant cette piste, les usages contemporains ont favorisé une cosmétique du langage pleine de bonnes intentions, mais parfois ridicule. Les sourds accèdent au statut de malentendants ou d’«affaiblis de l’ouïe», les nains à celui de «personnes de petite taille». Caricature de cette mutation: le balayeur de rue promu «technicien de surface»!
Linguiste et philosophe, Tzvetan Todorov (à lire de lui, absolument, Les morales de l’histoire!) a pointé la faille: «C’était une hygiène de langage qui n’améliorait pas le monde auquel se référait ce langage». L’évolution des sociétés ne l’a pas démenti.
L’extension du «politiquement correct» au domaine de la création, de la peinture, de la littérature en particulier, subit de vives critiques. Dans un long entretien à la revue Lire (mars 2015), Elisabeth Badinter déclare: «L’artiste n’a aucune responsabilité. Céline est, pour moi qui suis juive, l’auteur de textes absolument insupportables. Mais souhaiterais-je pour autant que l’on supprime ses textes? Jamais!» Plutôt que de préconiser une censure, elle définit deux priorités: «premièrement, apprendre à lire; deuxièmement, accepter le politiquement incorrect». Elle en ajoute une troisième: «apprendre à faire la différence entre le réel et l’imaginaire».
Elisabeth Badinter a raison. Elle ajoute cependant ces mots, qui interpellent: «Certaines de nos élites, politiques mais aussi journalistiques, sont obsédées par le moralisme. Et ce sont les mêmes qui viennent ensuite défiler pour la liberté d’expression… » Allusion transparente à la manifestation de masse «Je suis Charlie», voilà tout juste un an. Mais encore?
Le respect du politiquement correct menace la littérature. Or le journalisme n’est pas de la littérature. La distinction entre réel et imaginaire ne manque pas de s’appliquer ici aussi, sous d’autres conditions. Dans le discours de l’information, discours réel sur le monde réel, sur des gens réels, une attention à la faiblesse des uns ou des autres, des précautions de langage préservent la capacité d’une société à maintenir une qualité de relation entre ses membres. La responsabilité du journalisme héberge le «moralisme». Dans le politiquement correct, tout n’est pas à jeter.

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Merci pour votre chronique. Remarquable !
Et, avec le Rijksmuseum qui renomme d’anciens tableaux, il me semble qu’on atteint un sommet de la soi-disant «bien-pensance».
Pendant qu’on y est, pourquoi ne changerait-on pas «pets de nonne», «bêtises de Cambrai» et «cuisses-dames» ? «Tête de nègre» a bien disparu des dénominations de friandises…