Médias et violence:
un autre Glucksmann


André Glucksmann est mort le 9 novembre à Paris. Philosophe de l’indignation, donc – titre plus pertinent que le creux «nouveau philosophe». Les hommages sont allés à l’homme qui pense et s’engage, orienté par des valeurs, non selon les indications tremblotantes d’une boussole politique. Sa vie publique est jalonnée d’éclats. Ils ont marqué les mémoires.
Lit-on encore ses essais ? Le Discours de la guerre (1968), son premier ouvrage? La cuisinière et le mangeur d’hommes (1975), son livre le plus connu rédigé après la lecture de L’archipel du goulag de Soljenitsyne? On l’ignore. On s’en voudrait d’omettre, ici et maintenant, le Glucksmann des débuts, agrégé de philosophie issu de l’Ecole normale supérieure, le Glucksmann d’avant Mai 68.
Au cours des années 60, le jeune philosophe rédigea un «Rapport sur les recherches concernant les effets sur la jeunesse des scènes de violence au cinéma et à la télévision». Il s’agissait d’une note de synthèse sur des études déjà effectuées par d’autres, plutôt que d’une enquête ou d’un réflexion personnelle. Un travail engageant rigueur et méthode. Destiné au ministère français de la jeunesse et des sports, le document traitait de la violence «ordinaire», pour autant que le qualificatif convienne. Il ne s’attachait pas en particulier aux actes de terrorisme.
Le rapport fut publié en 1966 dans la revue Communications, qui convoquait à propos des médias et des communications de masse une pléiade de penseurs de haut vol. Les fondateurs en furent Roland Barthes, Edgar Morin et Georges Friedmann.
Le texte de Glucksmann est disponible sur le site persee.fr. Dans l’exposé des thèses et des enjeux, il n’a pas pris une ride. Certes, d’innombrables recherches ont été menées depuis lors sur le sujet. Plus encore, la diffusion des images sur l’internet a donné une nouvelle dimension aux discussions sur l’influence des scènes de violence sur les jeunes. La structure de la réflexion et ses points forts restent applicables aux situations d’aujourd’hui.
Périodiquement, des films de cinéma, des séquences de télévision, des images mises en circulation sur le Web se voient attribuer une responsabilité lors de crimes ou autres événements sanglants survenus sur un point quelconque de la planète.
A l’époque de Glucksmann, les chercheurs s’accordaient sur l’importance particulière d’une diffusion des images de violence par les médias de masse, les distinguant ainsi des scènes propres à d’autres spectacles comme le théâtre – on meurt beaucoup, et de mort sanglante, chez Shakespeare. Ils admettaient aussi l’influence sur le comportement des jeunes de scènes animées, telles que les proposent le cinéma, la télévision, de nos jours la vidéo. Ils admettaient pour la plupart un excès de la violence à la télévision, tout en distinguant actualité et fiction, laissant ouvert un espace de discussion sur la nature même de la violence et sa légitimité.
Parmi les chercheurs, il était cependant plus difficile de s’entendre sur l’influence spécifique de la violence véhiculée par les médias par rapport à d’autres facteurs, psychologiques, économiques, culturels ou sociaux. A la lumière noire des derniers événements, s’y ajoute la propagande, qui les exploite tous. Plus difficile aussi de choisir, en termes de modalité, entre un effet de purification (la violence vécue par procuration, «purgeant» les pulsions) et un effet d’imitation (la violence perçue comme une incitation à la reproduction de l’acte).
Sans parler de la funeste indifférence qui finit par gagner le citoyen, jeune ou vieux, submergé jour après jour par des débordements de brutalité. La violence banalisée crée l’accoutumance. Elle anesthésie, retour au Glucksmann de la maturité, la faculté d’indignation. Faudrait-il à chaque fois l’irruption d’une nouvelle Terreur pour la réveiller?

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