Délinquants et criminels protégés par les médias?


L’anonymat assuré par les médias à des délinquants et criminels n’en pas finit de susciter la perplexité ou l’indignation. Il est compris par une partie de l’opinion publique comme une forme abusive de protection, assurée à des gens qui ne la méritent pas..
La réserve observée dans les premiers temps de la procédure judiciaire est ordinairement admise. L’ensemble des services de l’Etat sont censés respecter la présomption d’innocence du prévenu, avant le prononcé d’un jugement de condamnation. Le Tribunal fédéral a étendu cette obligation aux médias. Cela signifie que la présentation des faits et de leur auteur présumé ne doit pas créer dans le public la conviction d’une culpabilité. Or, la publication de l’identité d’un suspect peut suffire à l’établir dans l’esprit de beaucoup.
La déontologie des journalistes admet par ailleurs qu’une identité soit divulguée dans certains cas: l’exercice par le suspect d’un mandat politique ou d’une fonction dirigeante, si un lien est établi entre la fonction et l’affaire sous instruction; la notoriété de la personne impliquée, si une relation existe entre les causes de cette notoriété et le délit ou le crime relaté; le risque de confusion avec un tiers; un intérêt public prépondérant.
En dehors de ces situations, les médias ne publient donc pas l’identité d’un suspect. Ils le désignent par tout autre moyen propre à conduire le récit des faits, sans permettre toutefois son identification par quiconque n’appartenant pas à son entourage familial, social et professionnel.
Après une condamnation, la perspective change. Plus question d’invoquer la présomption d’innocence. S’y substituent la préservation des chances de réinsertion sociale du condamné et la protection de ses proches, qu’une identification publique risquerait d’associer dans l’opprobre. De tels arguments ne sont pas négligeables.
Un lecteur de Chernex-sur-Montreux, M. Patrick Dumont, met en cause la persistance de l’anonymat, ainsi que ses modalités.
«Un coupable ne devrait plus avoir droit à une quelconque protection, écrit-il au médiateur. Les victimes doivent pouvoir être satisfaites que justice a été non seulement faite, mais également communiquée; le public a un droit de savoir, à des fins d’éducation; enfin, l’effet préventif doit aussi entrer en considération (…)».
Les modalités concernent la diversité des désignations destinées à protéger l’identité du suspect, respectivement de coupable. Familier de 24 heures, notre correspondant avance des exemples récents: le prénom et l’initiale du patronyme («Claude D., meurtrier»); pas de nom du tout («L’ex-boursier de Bettens»); des initiales («E.R., homme d’affaires de Bex») ou encore un changement de nom par l’octroi d’un pseudonyme: «Vlad*, évadé du Bois-Mermet (*: prénom d’emprunt).
«Vos publications, demande-t-il, ne devraient-elles donc pas publier l’identité des coupables, ou, au minimum, harmoniser les standards: prénom en entier, première lettre du nom de famille, âge et domicile?»
Sur ce dernier point, l’embarras de notre lecteur peut se comprendre. Une harmonisation serait cependant délicate. Un prénom peu courant peut suffire à désigner un suspect, selon son lieu de vie. L’âge est moins problématique. Sa mention est d’ailleurs souvent nécessaire à la compréhension du récit. Il arrive même qu’il soit un outil de désignation («le jeune homme», «le sexagénaire», etc.). La mention du domicile se discute selon que la personne habite un lieu peuplé ou un village. Quant à l’adresse précise, que n’hésitent pas à fournir des journaux aux Etats-Unis, ne serait-elle pas une incitation à des malveillances ou des représailles?
Sur la question de l’anonymat, une évolution s’est produite. D’anciens usages autorisaient la publication de l’identité d’un coupable, pour autant qu’il soit soumis à une peine ferme. Les condamnés avec sursis échappaient ainsi à cette forme moderne du pilori. Les éditeurs de journaux romands entreprirent au cours des années 1980 et 1990 de réguler les pratiques, dans un sens plus restrictif. Le Conseil suisse de la presse a suivi. Il a retenu le principe d’un traitement unique, avant et après condamnation, sous réserve des exceptions énoncées plus haut. La publication de l’identité d’un coupable, à des fins de prévention, est laissée à l’appréciation des tribunaux.
Aujourd’hui, la déontologie du journalisme en Suisse est probablement l’une des plus restrictives qui soit. Des exigences nouvelles de transparence sous l’influence de l’Internet, le rôle des réseaux sociaux pourraient toutefois conduire le Conseil de la presse à remettre le sujet en discussion. A se poser en somme la question soumise par notre lecteur de Chernex-sur-Montreux: «N’est-on pas allé trop loin dans le souci de protéger l’identité des coupables?»

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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