Photos litigieuses
de gens ordinaires


L’image est-elle en voie de stérilisation dans les médias? Des visages floutés sont de plus en plus présents, sur des photographies de presse aussi bien qu’au cours de séquences de télévision (de manière peu cohérente lors du journal de France 2, le soir de l’affaire du Thalys). Ils altèrent la lisibilité de l’information, la réalité des événements et de leurs acteurs. Dans la presse, les images de lieux publics où figurent des gens ordinaires se font plus rares et plus précautionneuses.
Les médias sont tenus au respect d’un droit à l’image, qui suppose que l’acte de photographier une personne, à plus forte raison de publier sa photographie, passe par une demande d’autorisation. A défaut, ils essayent d’esquiver en protégeant la personne par un brouillage numérique.
Le droit à l’image appartient à la protection de la personnalité de chacun. Il n’a cessé de se renforcer du fait de l’évolution de la jurisprudence et des normes déontologiques du journalisme, non sans de justes motifs. A commencer par le respect de l’ancien précepte kantien: considérer l’humanité de l’autre, et la sienne propre, comme une fin et jamais comme un moyen. Soit regarder toute personne comme un sujet, et non comme un objet. La photographie de presse en offre un champ d’application particulièrement sensible.
Une demande d’autorisation préalable ne manque pas de priver le plus souvent une scène de toute spontanéité, de toute vie en somme. Les gens posent. On le constate dans les reportages photographiques de réunions mondaines. Les quotidiens français de province ont pris l’habitude d’aligner, comme sur des photos de classe, les joueurs de boule, les participants à un marché artisanal ou les doyennes du canton.
L’obligation d’autorisation se serait-elle appliquée dans le passé, avec la même rigueur qui semble requise aujourd’hui, que l’histoire de la photographie se serait vue amputée de clichés reconnus comme d’irremplaçables témoins d’une époque. Qu’il suffise de citer les représentants de l’école dite «humaniste», les Izis, Doisneau, Boubat, Ronis, qui ont documenté la vie quotidienne des Français à partir des années 1930.
Dans un intéressant article sur la photographie de rue (Le Temps du 25 août), Caroline Stevan, relève que l’illustre Martin Parr a cessé dans les années 2000 de photographier des enfants. Il en avait assez de demander des autorisations aux parents, afin de se mettre à l’abri de tout soupçon d’incitation à la pédophilie!
De nos jours, les techniques numériques laissent davantage de liberté aux photographes. Elles leur permettent d’opérer spontanément, avant de soumettre au besoin l’image à l’intéressé. Un moyen d’obtenir de lui un consentement éclairé en vue d’une publication. Est-ce possible dans toutes les situations? Les obstacles pratiques imposent un certain pragmatisme.
Les photographies de lieux publics (une place, une rue, un jardin urbain) ne peuvent guère se passer de présence humaine. Cette présence est admise par la loi, pour autant que le ou les sujets ne soient pas ciblés par l’objectif, reléguant l’espace public à l’état de simple décor. Les circonstances ou l’environnement ne peuvent être non plus négligés, lorsqu’une personne particulière serait reconnaissable: scène dans une rue chaude, ivresse, trafic de drogue ou rixe par exemple. Impossible, à l’inverse, de protéger les participants à une manifestation publique, qu’ils constituent comme sujet du reportage.
Il arrive aussi que l’atteinte provienne non de l’image elle-même, mais de la légende qui l’accompagne, situant la personne dans une situation ridicule ou illégale.
Le caractère litigieux d’une photographie est souvent affaire d’appréciation personnelle. Une rédaction peut considérer comme publiable, car informative, non focalisée, restituant fidèlement l’ambiance d’un lieu ou d’un événement, une photographie dont l’un ou l’une des protagonistes considère qu’elle porte atteinte à sa personne.
Parfois, il est aussi affaire de petits ou de gros sous. Se retrouver en photo dans le journal engage plus d’un plaignant, prétextant à tort ou à raison une atteinte à son image, à prétendre sans autre forme de procès à un dédommagement immédiat. Ce n’est pas si simple. Pour autant qu’une demande paraisse fondée, un arrangement à l’amiable – même dépourvu de prestations pécuniaires – est souvent préférable à une procédure judiciaire longue et coûteuse.

Ecrire au médiateur

Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

Ecrire au médiateur


Ecrire un commentaire

Dites-nous ce que vous pensez de ce billet. Ecrivez un commentaire!

Vos commentaires

Soyez le premier à écrire un commentaire!