Le maillot de bain de la discorde:
quel emballement!


Dans les bagages, au retour de vacances, une histoire minuscule. Elle vient de France et n’a pas manqué de se faufiler déjà sur les réseaux sociaux et même de passer par quelques autoroutes de l’information.
Elle se déroule à Reims, dans le parc public Léo-Lagrange. Trois demoiselles prennent l’air, vêtues d’un short et d’un haut de maillot de bain. La tenue n’est pas très urbaine, mais elle est décente et de saison. Un groupe de jeunes filles passe à proximité. L’une d’elles s’indigne: «Allez vous rhabiller». Réaction immédiate de l’une des demoiselles apostrophées. Echange d’insultes. Cela tourne au crêpage de chignon. La police intervient.
Trois jours plus tard, dans son édition de fin de semaine, le journal local L’Union raconte l’incident. Il rapporte les faits, non sans les nourrir d’un commentaire de son cru. De la jeune femme qui se rebiffe, il écrit qu’elle est «effarée par un tel comportement aux relents de police religieuse».
C’est aussitôt l’emballement sur les réseaux sociaux. L’Union a beau retirer de son site les quelques mots malheureux, la mèche est allumée. Le maire de Reims dénonce une agression «intolérable sur notre territoire». Le délégué interministériel à la lutte contre le racisme en appelle à «des sanctions exemplaires». Le vice-président du Front national affirme sur son compte Twitter que la victime a été «lynchée car vivant à la française».
Analysant la progression du sinistre médiatique, Le Monde cible une initiative de SOS Racisme, auteur d’un appel à manifester le dimanche en maillot de bain dans le parc public rémois. Le mot-clé (hashtag) #JePorteMonMaillotAuParcLeo invite les internautes à mettre en ligne des photos d’eux en tenue de plage. L’humour n’en est pas absent. Il est vite noyé, note encore Le Monde, «sous la xénophobie, le machisme, la violence et la vulgarité». Faut-il s’en étonner?
Le maire de Reims reprend la parole pour déclarer qu’il est « intolérable de stigmatiser une communauté ou une autre pour un acte commis par quelques-uns et sans connaître le fond de l’affaire ». Il fait plus tard définitivement machine arrière en déniant tout aspect religieux à l’incident. L’Union reconnaît dans une version actualisée sur son site Web que l’on ignore les propos tenus par les protagonistes. Tout cela sera confirmé par le parquet de Reims: «ni la victime ni les auteures des coups n’ont fait état, lors des auditions, d’un mobile religieux ou d’un mobile moral qui aurait déclenché l’altercation».
Point final? Pas vraiment. La manif dominicale convoquée par SOS Racisme au parc public a bien eu lieu. Le temps était chafouin. Moins d’une dizaine de personnes en maillots de bain grelottant devant des caméras et des reporters plus nombreux que les manifestants. Le Monde ne manque pas de le relever… sous une photographie en couleur sur cinq colonnes célébrant le non-événement! Quand une histoire s’emballe, et malgré les meilleures intentions, difficile de ne pas contribuer à l’emballement.

Post-scriptum: et le stagiaire de l’ONU à Genève, sans toit et non payé?

A peine le billet ci-dessus était-il en ligne que le médiateur en apprenait de belles sur la mésaventure d’un jeune stagiaire néo-zélandais de l’ONU, non logé et non rémunéré. L’affaire a été largement traitée par la Tribune de Genève, dès son édition du mardi 11 août. Elle a provoqué, elle aussi, un emballement de première. L’histoire est rapidement montée jusqu’au Washington Post, pour ne citer que lui.
Arrivé début août, le jeune homme a donc passé quelques nuits sous tente, avant que l’intervention d’une personne qui l’aurait rencontré par hasard ne déclenche l’attention médiatique sur sa situation. Et du même coup un vif émoi au sein de la population genevoise.
Le lendemain de la révélation de son histoire dans le journal, le jeune homme annonçait pourtant sa démission, tenant conférence de presse devant le Palais des Nations. Il admettait qu’il était au courant des conditions de stage à l’ONU et qu’il avait caché sa situation réelle pour obtenir le job. La Tribune de Genève l’a rapporté dans son édition du jeudi 13 août.
Dans le même temps, le site de la Radio Télévision suisse romande rts.ch prêtait au démissionnaire le projet délibéré d’avoir cherché à alerter l’opinion publique sur l’absence de rémunération des stagiaires de l’organisation internationale. A cette fin, selon la même source, le jeune Néo-Zélandais a prétendu avoir été repéré par une passante «qui était de mèche». Le détail éclaire l’affaire d’une lumière un peu plus crue.
Que le jeune homme se soit trouvé, comme d’autres stagiaires de l’ONU, sans toit ni salaire, reste bien entendu sujet à discussion. L’ampleur qu’a prise son histoire ne l’est pas moins. A-t-elle été orchestrée de bout en bout? A ce jour, les déclarations du stagiaire démissionnaire lui-même n’apportent pas la preuve du contraire! (Ce post-scriptum a été mis à jour le 15 août 2015, à 9h10).

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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