Rencontres d’Arles :
les photographes enquêtent aussi


Au cours de l’été 1981, le photographe français Raymond Depardon envoie chaque jour de New York une photographie à Libération. En une image et quelques lignes, pendant un mois, Depardon capte une situation de sa vie urbaine, une chose vue. Au fil des jours, ce journal d’un regard restitue en creux le portrait d’une ville.

La série fait partie de la collection de la Maison européenne de la photographie. Une éblouissante sélection en est présentée à Arles, en association avec les Rencontres de la photographie de cette année, première édition de leur nouveau directeur Sam Stourdzé (la Chapelle Saint-Martin du Méjan et le Capitole). Le journal de Depardon pourrait servir d’introduction aux Rencontres elles-mêmes, au moins à l’une de ses sections majeures, «Les plateformes du visible», qui cerne de nouvelles approches documentaires.
L’image occupe une place croissante dans l’information, jusque dans les colonnes de journaux traditionnellement destinés aux élites. La photographie documentaire actuelle tend à déborder le rôle d’appoint au texte, ordinairement reconnu à l’illustration de presse: image informative ou image symbolique. Elle intègre de manière pleine et assumée la démarche journalistique. Non seulement le reportage, qui lui sied depuis toujours, mais aussi l’enquête. Elle tend à se suffire à elle-même. De courtes légendes explicatives mettent les photographies en contexte, désignent au besoin les acteurs. C’est l’image qui donne le sens.

Enquête sur les paradis fiscaux

A cet égard, l’enquête menée par Paolo Woods et Gabriele Galimberti sur les lieux opaques du pouvoir est éloquente. Sous le titre «Les Paradis, rapport annuel», elle met en scène des protagonistes ou de simples comparses des affaires et de la finance mondiales.
Les deux photographes font le tour des territoires réputés les plus accueillants pour les devises. Ils laissent parler les décors: une salles des coffres haute sécurité du port-franc de Singapour, un espace d’attente où quatre personnes se trouvent disséminées au siège londonien d’Ernst & Young, un bureau banal dans lequel un homme de dos est en train de téléphoner devant une fenêtre, tourné vers un bord de mer effectivement paradisiaque – il est le secrétaire d’Etat aux finances des îles Vierges britanniques…
Une efficacité sobre et discrète, qui contraste avec d’autres images: loisirs nautiques sophistiqués pour amateurs fortunés, débauche de kitsch à l’occasion des Fêtes de fin d’année ou, dans l’ombre, silhouette d’une employée de maison qui se voue à la prostitution pour améliorer de maigres gages.
L’exposition a nécessité de longs préparatifs, de délicates négociations. Chaque photographie est accompagnée d’un texte factuel. Comment raconter par l’image les mouvements invisibles des capitaux , les placements offshore, l’évasion fiscale? Les photographies, qui s’impriment durablement dans les esprits, semblent y parvenir mieux que des mots et des chiffres que l’on ne retient pas (Palais de l’Archevêché).

Un présent documenté

Deux photographes italiens ont parcouru la République du Congo, capitale Brazzaville. Alex Majoli et Paolo Pellegrin appartiennent tous deux à l’agence Magnum. Ils ne traquent pas ici l’événement. Ils ne se comportent pas en photographes d’actualité. Ils photographient le présent. Sans jouer sur les registres du misérabilisme ou du pittoresque, ils documentent la vie quotidienne dans ce pays. Personne ne le dit mieux que l’écrivain congolais Alain Mabanckou, qui préface leur reportage: «Alex Majoli et Paolo Pellegrin confirment que la vraie photographie est, au fond, celle qui redonne une existence autonome ou un sens particulier à ce qui nous paraît lointain, voire sans intérêt» (Parc des Ateliers).
Un regard voisin pourrait se porter sur les œuvres de l’Américain Stephen Shore, proposées dans une vaste rétrospective, parfois déconcertante (Espace Van Gogh). Le recul donne à l’ensemble, constitué à partir des années 1970, des allures d’archéologie contemporaine. Il s’agit moins de guetter l’instant, capable de produire une image unique, que de veiller à l’adéquation de l’image à la réalité observée, telle que la restituent par exemple les grands tirages panoramiques en noir et blanc de passants dans les rues de New York.

La vérité des gens ordinaires

Plus encore, les nouvelles approches documentaires se réclament du pionnier Walker Evans, dont les photographies de la Grande Dépression des années trente aux Etats-Unis sont désormais promues au statut d’icônes – voir la place de référence que leur réserve cet été la Biennale de Venise. Un statut qui ferait oublier qu’Evans destinait nombre de ses images à des magazines.
L’intérêt de l’exposition (Musée départemental Arles antique) est de présenter les versions imprimées de certains travaux documentaires, qui les désacralisent sans les diminuer en rien. Au contraire: Evans n’a cessé de proposer un regard critique sur la société américaine et ses valeurs, sur la célébration de la réussite et du consumérisme. A travers les reproductions dans la presse, on en mesure mieux l’écho social. Alors qu’une constellation de publications se vouait, et se voue encore, au culte de la célébrité, Evans prêtait attention à des gens ordinaires: les Labor Anonymous, pour le magazine Fortune, ou encore des passagers du métro new-yorkais.
Autre découverte aux yeux du profane: dans les magazines, Evans accompagnait ses photographies documentaires d’articles d’information précis et concis. Il laissait parler les images.
Entre les Rencontres d’Arles et Perpignan, où se tient à la fin de l’été Visa pour l’image, festival focalisé sur le photojournalisme, le dialogue continue.

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