Rolling Stone: une enquête « bidon »


Ce n’est pas une histoire d’ici. Elle nous vient des Etats-Unis. Elle raconte un viol commis à l’université de Virginie. Le récit est publié par le bi-mensuel Rolling Stone, en novembre 2014. Plusieurs cas de viols sur les campus universitaires font alors grand bruit dans les médias. La rédactrice en chef du magazine entend se concentrer sur le cas, le décortiquer, l’ériger en exemple.
La journaliste chargée de l’enquête commence par prendre contact avec une association d’aide aux victimes de viol à l’université de Virginie. Elle rencontre une jeune femme prête à témoigner sous pseudonyme.
Le viol a pour contexte une fête entre étudiants. Jackie raconte. L’entretien n’est pas bâclé: la journaliste échange avec sa source à sept reprises, par téléphone et en direct. Elle croit fermement au récit de la jeune femme. Elle reçoit le soutien de sa rédaction en chef et de l’équipe des vérificateurs de faits du magazine. Le reportage paraît.
Problème: le récit est presque exclusivement fondé sur le témoignage de Jackie. Il suscite des réactions. La société d’étudiants organisatrice de la fête conteste les faits, la police n’est pas en mesure de confirmer. Ebranlée, la journaliste informe sa hiérarchie de ses doutes. Il semble qu’elle a été manipulée.
L’école de journalisme de Columbia vient de rendre sur le cas un rapport accablant, dont Le Monde rend compte (édition du 8 avril). La magazine s’est pour l’essentiel contenté d’une seule source. Il a ignoré «des pratiques essentielles de l’enquête qui, si elles avaient été utilisées, auraient probablement conduit les rédacteurs en chef à reconsidérer la mise en avant du récit, voire sa publication».
Aucun contact n’a été pris avec l’homme présenté comme l’instigateur du viol, un maître-nageur, ni avec les trois amis qui auraient secouru la jeune femme. Les protagonistes sont présentés dans l’article sous des pseudonymes, sans que cela soit clairement précisé au lecteur.
Les rapporteurs de l’université Columbia sont sévères: «Les pseudonymes sont fondamentalement indésirables dans le journalisme. Ici, leur utilisation n’a servi au magazine qu’à éviter de se confronter aux trous de son enquête».
Un avis qui peut être pondéré, selon les cultures journalistiques.
Sur le principe, accord. La crédibilité d’une information ou d’une enquête repose sur la fiabilité des sources, rendues transparentes au public. Sauf lorsque le respect de la confidentialité d’une source est la condition même de toute publication, soumise alors à des recoupements et vérifications.
Selon les circonstances, nuance. Pour s’en tenir aux affaires de justice, le recours à un pseudonyme permet de protéger une victime contre une publicité dommageable; sous certaines conditions, l’anonymat traduit le respect de la présomption d’innocence d’un suspect.
Rien de cela n’autorise un manque de rigueur dans l’établissement des faits. Cinq mois après sa publication, Rolling Stone a retiré le récit factice.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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