Pour qui roule le journal?


L’Union démocratique du Centre (UDC) lance en Valais une initiative populaire visant à interdire le port de couvre-chefs en classe. La Tribune de Genève présente avec éclat l’ouverture de sa campagne. Elle se voit aussitôt reprocher, sur sa plate-forme de blogs, de faire «le lit des extrémistes» et de les médiatiser à l’excès.
Pourquoi accorder, en effet, autant d’importance à cette initiative valaisanne, alors que le port du voile par de jeunes musulmanes à l’école n’est à ce jour pas considéré comme un réel problème à Genève? Pourquoi une telle publicité, alors qu’un projet de loi de l’UDC, de la même eau, vient de se voir écarté par le Grand Conseil genevois?
Dans un canton de Vaud ni plus ni moins concerné par les offensives de l’UDC sur le voile, 24 heures réserve à un article de la même journaliste un traitement plus sobre, sans illustration, complément ni garniture.
La critique est récurrente. Dans un pays démocratique, le silence n’est certainement pas la voie à suivre par une presse régionale souvent en situation dominante. Les choses doivent donc être dites. Aucun acteur de la vie publique ne saurait être ignoré. Tout est question de mesure. La «juste mesure» tient toutefois, et largement, à des critères relatifs. A quel moment l’attention portée à tel courant, à telle personne se mue-t-elle, malgré elle le plus souvent, en propagande?
La discussion sur une médiatisation excessive ne représente qu’un aspect. Au-delà, l’indépendance de la presse est périodiquement mise en doute. Les journaux locaux et régionaux sont plus exposés que d’autres. Le reproche leur est fait ici ou là de soutenir les pouvoirs de proximité, les notables, les gens qui comptent. De ne laisser qu’un espace congru, lorsqu’un tel espace existe, aux oppositions, aux voix dérangeantes.
Par ailleurs, tout régionaux qu’ils sont, ils n’échappent pas à la méfiance larvée qui accable l’ensemble des médias. On leur prête alors des complicités inavouées. Les théories du soupçon et du complot ont toujours payé. Elles tendent à proliférer de nos jours, favorisées par le développement des réseaux sociaux.
L’une des rares certitudes que l’on peut tirer de l’expérience, ainsi que de probantes études sociologiques, est celle-ci: l’influence de la presse dépend moins des intentions des médias et de leur contenu que de la réception par le public. Non directement par l’individu isolé, mais selon l’appartenance de chacun à des groupes, familiaux, sociaux ou professionnels, où se construisent les opinions.
Les influences politiques parcourent les institutions et la vie sociale. Ni les journaux ni les autres médias n’échappent à leur jeu. En Suisse, elles s’exercent toutefois sur un terrain où le pouvoir est fragmenté à l’extrême, dans un espace public ouvert à des voix multiples, dans une démocratie en constante recomposition au gré de votes et d’élections.
Dans de telles conditions, pourquoi faudrait-il considérer comme un signe d’allégeance le soutien librement accordé par un média, en toute transparence, à l’une ou l’autre des propositions en circulation? Que celle-ci vienne d’un gouvernement, d’une majorité parlementaire… ou d’un mouvement d’opposition.
L’indépendance de la presse est un combat de tous les jours, parfois rude. C’est pour elle que roule le journal.
 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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