Otages: la responsabilité des télévisions en continu


Le déroulement des événements qui ont suivi la tuerie de Charlie Hebdo se précise peu à peu. Tout n’est pas élucidé à ce jour. Le dernier mot n’est pas dit non plus sur la responsabilité des médias qui ont assuré la couverture des événements en direct. Deux débats sont apparus: les interférences entre l’action policière et les activités médiatiques et, surtout, la mise en danger des otages retenus par les terroristes.
Sur ce second aspect, une déclaration a fait le tour des médias. Elle émane de la compagne d’un otage retenu au supermarché casher de la porte de Vincennes, qui déclara après le dénouement: «Vous avez failli faire une grosse erreur, BFM. Vous étiez en direct avec les gens qui étaient dans la chambre froide. Ils vous ont dit qu’ils étaient six en bas, avec un bébé. Et deux minutes après, c’est passé sur BFM. Et le terroriste a regardé BFM…  Heureusement qu’il n’a pas vu la bande, sinon mon mari et les cinq autres étaient morts.»
Que répond le directeur de la rédaction de la chaîne? Premièrement, que BFM n’a «jamais été en contact avec les gens retenus en otage dans la chambre froide». Deuxièmement, qu’à aucun moment leur existence n’a été mentionnée dans un bandeau, soit parmi les informations qui défilent au bas de l’écran. Troisièmement, que si le journaliste en plateau a effectivement évoqué une fois une femme cachée dans une chambre froide, c’était parce qu’un interlocuteur du RAID sur place, «lui avait dit que ces personnes n’étaient plus en danger» (Le Monde du 16 janvier).
Le témoignage accusateur se verrait ainsi disqualifié. Non, il n’y a pas eu de contact avec les otages. Non, l’information n’a jamais figuré en bandeau. Non, la chaîne ne s’est autorisée une information partielle que lorsque les nouvelles paraissaient rassurantes, selon une source policière. Reste que les téléspectateurs ont bel et bien compris que des personnes se cachaient en sous-sol. Rien n’est démontré par ces dénégations.
Il paraît établi qu’Amedy Coulibaly a suivi le reportage de BFM. Selon le témoignage d’un otage à Libération, il est lui-même intervenu auprès de la chaîne pour demander la suppression d’un bandeau erroné. De plus, il a choisi cette antenne pour exposer ses motifs, comme on a pu l’entendre.
Des otages ont été mis en danger par la couverture des événements en continu. L’édition en ligne de L’Express reconnaît avoir diffusé la même information sur leur présence dans la chambre froide, avant de la retirer et d’avouer: «Nous n’aurions pas dû».
Ces imprudences sont-elles évitables? Les médias audiovisuels sont censés contrôler leur propre discours. A défaut de maîtriser entièrement celui des acteurs et des témoins invités à s’exprimer en direct, qu’ils fassent preuve au moins de discernement, tant dans le choix des personnes que dans la conduite de la discussion. Mener sur France 2 un entretien avec la sœur de «l’otage présumé» ou «deuxième otage» de l’imprimerie de Dammartin-en-Goële, où se trouvaient les frères Kouachi, c’était nourrir l’émotion, c’était aussi prendre un risque énorme.
Les chaînes ont certes mentionné à l’antenne l’existence d’informations qu’elles taisaient ou avaient tues délibérément. Aucune victime ne peut être attribuée non plus à leur couverture des événements, même indirectement. Il y avait péril, il n’y eut pas drame.
La communication moderne est ouverte à la libre parole et c’est bien. Il reste à la société et en première ligne aux médias à ne pas prendre le risque, au nom de la liberté de l’information, de faire l’impasse sur d’éventuels dommages collatéraux. Le prix se compte en vies.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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