« Charlie » et la satire: sans limites, vraiment?


L’assassinat de dessinateurs connus et de collaborateurs de l’hebdomadaire satirique Charlie Hebdo, le meurtre de sang-froid de policiers et d’anonymes surpris au mauvais moment au mauvais endroit, tout cela déclenche dans l’opinion publique une émotion durable, d’une rare intensité. Les manifestations du 11 janvier resteront dans les mémoires.
Face à un déluge de paroles, de mots et d’images sur la liberté d’expression, la démocratie et la République, est-il possible d’échapper à la fascination de l’événement monstre pour revenir humblement à son point de départ: les conditions de la satire dans nos sociétés?
Dans plusieurs médias, on a fait grand cas dans les premiers jours de la volte-face du Financial Times, qui a jugé «stupides» les provocations de Charlie Hebdo, avant de s’amender sous la pression de ses lecteurs. On s’est étonné de la retenue du Guardian, qui a accordé un don en argent à l’hebdomadaire satirique, sans se sentir tenu de reproduire par solidarité les caricatures litigieuses. On n’a pas compris non plus qu’un autre phare de l’information mondiale, le New York Times, ait masqué les mêmes images en recourant au «floutage».

Un vieux paradoxe
Cette réserve s’explique par des facteurs sociaux (la composition de la société britannique) ou politiques (la toute-puissance américaine, dispensée d’ajouter le défi à la force). Elle signale de plus un paradoxe ancien et tenace.
Dès 1791, la Constitution américaine affirme par son Premier Amendement: «Le Congrès ne fera aucune loi restreignant la liberté de parole et de presse». Deux ans plus tôt, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, promulguée lors de la Révolution française de 1789, posait quant à elle des limites à la liberté d’expression: «Tout citoyen peut (…) parler, écrire, imprimer librement, sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas déterminés par la loi». La différence d’approche perdure de nos jours.
Dans son Journal d’un amateur, le brillant chroniqueur Philippe Boucher a pu écrire qu’en France, où la législation sur la presse est notoirement fournie, «l’information vit de la violation des lois». Aux Etats-Unis, les chartes éthiques de journalistes incitent à la prudence et à la responsabilité, en particulier dès que le risque existe de blessures infligées à des personnes. Une norme morale prégnante y compense en somme le mutisme de la loi.
Le Code de l’Association des journalistes professionnels recommande même de «rester de bon goût», précaution touchant à la forme et relevant de paramètres très instables. Une maxime dont personne n’aurait un jour imaginé l’inscription au fronton de Charlie Hebdo.
On peut lire encore dans les «Normes et règles d’éthiques du Washington Post», introduites par Benjamin Bradlee, le patron des journalistes qui mirent au jour le scandale du Watergate – acte hautement emblématique de la liberté de la presse: «Le Washington Post respecte le bon goût et la décence, tout en concevant que ces notions évoluent dans la société. (…) On évitera les blasphèmes et les obscénités à moins que leur utilisation ne soit si essentielle à un récit journalistique important, que sa signification serait autrement perdue».
Le Post, évidemment, n’est pas un organe satirique. Il se situe à mille lieues de Charlie, qui pratique l’irrévérence méthodique avec la même assiduité que Descartes cultivant le doute et qui s’accorde sans compter vulgarités allègres et plaisanteries salaces.

Pas de norme déontologique sur la satire en Suisse
La Déclaration des devoirs et des droits des journalistes suisses ne contient pas de norme spécifique sur la satire. Le Conseil de la presse s’est plus d’une fois prononcé sur le sujet. Son guide pratique «Repères pour un journalisme responsable» relève que les normes déontologiques du métier valent aussi pour les sujets traités de manière satirique. Ainsi le fond du propos ne saurait être «manifestement faux», même si la forme «exagère et altère la réalité». L’auteur d’un texte ou d’un dessin satirique n’est pas non plus dispensé de respecter la dignité humaine. La satire doit être clairement perceptible comme telle par le public.
Comme ailleurs en Europe, la caricature est admise jusque dans le domaine religieux, bien que l’atteinte à la liberté de croyance et du culte soit toujours inscrite dans le Code pénal (art. 261). Une norme aujourd’hui fossilisée, au contraire de celle qui porte sur la discrimination raciale (art. 261 bis).
Appelé à se prononcer sur la reproduction dans des médias suisses de caricatures de Mahomet publiées par le journal danois Jyllands-Posten, et reprises par Charlie Hebdo, le Conseil de la presse estima en 2006 qu’il devait être possible d’illustrer le «grave conflit» entre liberté du commentaire et respect de la religion «avec des citations en images soigneusement cadrées». Il aurait considéré cependant comme problématique la publication sans autre commentaire des douze caricatures controversées. La satire est aussi une question de mesure, que le droit traduit par la notion de proportionnalité.
La satire n’est donc pas dépourvue de limites, au contraire de ce que l’on a pu entendre. Dans une lettre au médiateur, un lecteur se félicite de l’abandon de toute frilosité par les responsables de journaux qui se sont exprimés dans le sens d’une liberté d’expression débridée. Il se réjouit déjà de voir enfin les rédactions en ligne des journaux romands publier ses commentaires hostiles aux religions! C’est la réponse du berger à la bergère.
Le genre requiert, plus que d’autres, la réflexion. Il est possible de rire de tout, mais pas n’importe quand ni n’importe où, pas n’importe comment ni avec n’importe qui. Au cours de ces jours dramatiques, plusieurs dessinateurs de presse romands ont restitué ce questionnement, en contrepoint à des propos bravaches. Respect pour eux. L’un des plus talentueux l’a exprimé en quelques mots: «On peut rire de tout… mais pas de Charlie Hebdo».
 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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