L’objectivité journalistique: devoir ou chimère?


Retour sur le récent bilan de Margaret Sullivan, médiatrice du New York Times. Outre la question des sources anonymes, évoquée ici dans un précédent billet, il y est question de l’objectivité. Plus précisément: de cette forme de l’objectivité si commune dans la presse d’information américaine, lorsque les articles juxtaposent les déclarations de uns et des autres sans permettre au lecteur de se faire une idée assez ferme, à défaut d’être sûre, de la réalité des faits.
La formule «he said, she said» («il a dit, elle a dit», qui accompagne chaque citation) a effectivement pour objectif d’attribuer à chacun des interlocuteurs du journal la responsabilité de sa vision des faits et de ses opinions. Elle laisse souvent le lecteur dans le flou. Qui doit-il croire, que doit-il comprendre? L’équilibre entre les deux sons de cloche est assuré, mais il peut être trompeur.
Au début des années 1970, un article remarqué de l’American Journal of Sociology, par Gaye Tuchman, parlait de l’objectivité dans la presse comme d’un «rituel stratégique». Le présentation obligatoire de points de vue opposés en fait partie. L’usage systématique de citations entre guillemets, l’attribution claire de chacune d’elles à son auteur, l’apport de preuves factuelles appartiennent aussi à ces rituels. Ils contribuent à la construction d’une objectivité qui risque de s’apparenter à un trompe-l’œil.
La notion d’objectivité en journalisme est exposée, et même vulnérable à la critique. Une réalité, un événement, un discours quelconque n’existent pas indépendamment de l’observateur qui les relate. Cet observateur n’est pas un pur esprit: il a une histoire singulière, une personnalité propre, une vision du monde, des attentes, des espoirs, des craintes, des faiblesses, des émotions. Il est aussi soumis dans son activité à des conditions matérielles et structurelles qui conditionnent son regard sur la réalité. L’objectivité formelle tend à être plutôt conservatrice, elle reflète souvent l’ordre établi. A l’inverse, et sur un registre éthique, elle peut être dévoyée lorsqu’elle sert de paravent à une défaillance de la capacité d’indignation devant des situations intolérables, dont les récits de l’actualité fournissent de constants exemples.
Oui, l’objectivité en journalisme est un défi difficile à relever. Est-ce une raison suffisante pour la récuser en bloc? Le journalisme français, et plus largement francophone, voit un motif suffisant dans une sentence du fondateur et premier directeur du Monde, Hubert Beuve-Méry, obstinément citée comme parole d’Evangile: «L’objectivité n’existe pas. L’honnêteté, oui!».
Un homme de presse hautement estimable, Hubert Beuve-Méry. Du coup, les professionnels tendent pour la plupart à s’en prévaloir sans trop réfléchir, et non seulement la fraction d’entre eux dont les talents se déploient dans des genres évidemment ouverts à la subjectivité: le commentaire, la critique, le reportage… Ces derniers aspects de l’activité journalistique relèvent en droite ligne de la liberté de la presse. Cela explique par exemple l’absence de toute référence formelle à la notion d’objectivité dans la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes suisses, leur code de déontologie.
La cause paraît ainsi entendue. Elle ne l’est pas. Réduire l’objectivité à une chimère escamote la question. En se repliant sur l’honnêteté, on en appelle à une qualité personnelle malaisée à définir et apprécier. De quoi est-elle faite, cette honnêteté qui exonérerait son dépositaire de toute mise en cause de l’image donnée par lui de la réalité? Est-il par elle dispensé d’une connaissance approfondie du dossier? Protégé de toute inclination à la crédulité? A l’abri de toute manipulation?
Il semble préférable de s’inspirer ici du philosophe Karl Popper, au risque assumé – et peut-être même à l’imprudente prétention! – de rapprocher de modestes actes professionnels, comme la recherche d’information et l’enquête, de la démarche scientifique: l’objectivité ne serait pas due à l’impartialité personnelle du journaliste, mais au débat public que suppose la diffusion de son information. La communication au public de faits, mis au jour, établis et situés dans leur contexte par les méthodes propres du journalisme, serait à la fois leur passage obligé et, par le regard de tiers (acteurs, témoins, autres médias, lecteurs), leur lieu de validation comme informations objectives.
C’est pourquoi, si tant de journalistes cherchent à se débarrasser de l’exigence d’objectivité, le public, lui, continue de la requérir.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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