Le virus Ebola et les médias: une sage colère


Les médias occidentaux sont malades du virus Ebola. Cela fait plusieurs mois que le malaise s’est installé. L’impression s’impose qu’il ne cesse de gagner. Le diagnostic a commencé par s’inscrire en filigrane sur les premières pages, jour après jour dévolues aux maux endémiques du Proche-Orient, à la progression de l’Etat islamique, aux obscurs combats ukrainiens. Le voilà qui s’affirme avec éclat.
Quels symptômes, d’abord? A propos d’un virus qui s’est manifesté pour la première fois il y a près de quarante ans en République démocratique du Congo, la mutation d’une préoccupation réelle et justifiée en un état de panique mal contrôlé – le rappel emphatique des grandes pestes du Moyen Age, de la grippe espagnole bientôt centenaire. L’extension par négligence à l’ensemble d’un continent d’un phénomène aujourd’hui localisé sous sa forme aiguë dans trois pays d’Afrique occidentale (Guinée, Sierra Leone, Liberia). L’extrapolation des risques courus par la planète, du seul fait de la mobilité des populations, inhérente à la mondialisation. En funeste apothéose, le constat livré lors du journal télévisé de la rts: des gens de couleur hésiteraient désormais à s’annoncer auprès d’unités de soins en Suisse romande, par crainte d’être suspectés d’être porteurs de la maladie.
Pourquoi cet enchaînement? Parce que le regard des médias occidentaux sur la propagation du virus Ebola se charge d’une inquiétude contagieuse aussitôt qu’un risque apparaît d’une contamination en Europe ou en Amérique du Nord. Il existe de notables et salutaires exceptions, mais c’est la tendance lourde.
Jean Arthur Malu-Malu, ancien journaliste congolais, n’est sans doute pas le seul au monde à s’en émouvoir. Il le fait dans une récente édition du Temps (10 novembre). Il dit sa colère: le virus Ebola cristallise les fantasmes et les clichés sur l’Afrique.
 «Il suffit qu’un cas soit signalé aux Etats-Unis, en Espagne ou encore en France… Ça y est! La machine s’emballe automatiquement, le débat sur la virulence du virus refait surface.» A l’opposé, la régulière revue à la hausse par l’OMS du lourd bilan de l’épidémie sur le continent noir «ne donne lieu qu’à quelques entrefilets, quand il n’est pas carrément passé sous silence». Les chiffres sont pourtant là, que donnait le 19:30: plus de 13’000 cas en Afrique, 5 en Europe et aux Etats-Unis. Ils se passent de commentaires.
Cela ne suffit pas. Jean-Arthur Malu-Malu porte le fer dans la plaie. Les initiatives occidentales en vue de lutter contre la propagation du virus sont justement saluées. Elles font les grands titres; ainsi l’envoi de cohortes de soldats américains au Liberia pour construire des centres d’accueil pour les personnes infectées. A l’inverse, les efforts des pays africains eux-mêmes restent le plus souvent ignorés, les succès remportés par eux sur le terrain ne le sont pas moins, la mobilisation et la formation de volontaires sur place semblent indignes d’attention, l’expérience de spécialistes africains dans la maîtrise de la pathologie n’est que peu évoquée.
«Qui a entendu parler de Jacques Muyembe?», interroge-t-il encore. Ce virologue congolais fut le tout premier médecin à se rendre sur les lieux de la première épidémie d’Ebola. «Mais son nom n’apparaît presque nulle part et les nombreux articles de presse publiés ici et là en font rarement mention.»
De fait, les articles ou reportages de télévisions qui s’inscrivent à contre-courant ne sont pas rares – ainsi une correspondance d’Afrique «Nigeria, le pays qui a fait fuir Ebola» (Le Monde du 13 novembre) ou encore un reportage à Freetown sur le combat du personnel sanitaire dans des conditions précaires (Tribune de Genève et 24 heures du 17 novembre). Ils ne suffisent pourtant pas à renverser la thèse de Jean-Arthur Malu-Malu, et donc les raisons de sa colère.
L’ancien journaliste congolais dénonce un «dédain». Dans le discours médiatique dominant, les Africains ne sauraient être considérés autrement que comme des assistés.
Entendre cette colère  pourrait être une source de sagesse: cesser de considérer avec obstination que certaines régions du monde n’existent sur la scène de l’actualité qu’à l’occasion d’événements monstres… et pour autant que ces événements nous perturbent.

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