Les métiers du journalisme en mutation: le modèle du couteau suisse


«Former pour innover». Dans les premiers jours d’octobre s’est tenue à Paris la Conférence nationale des métiers du journalisme. Française par définition, mais ouverte à des intervenants étrangers. Votre médiateur y était invité en qualité d’observateur, chargé en compagnie d’un polytechnicien d’en proposer des conclusions. Il s’agissait de s’interroger sur le rôle de la formation dans l’adaptation des entreprises de médias et de leurs métiers aux profonds changements apportés par l’Internet et les technologies numériques.
La découverte de l’Internet par le grand public remonte au milieu des années 1990. En Suisse romande, la toute première initiation journalistique au réseau a commencé par une découverte des moteurs de recherche, ces nouveaux outils proprement fascinants.
Une deuxième étape a consisté à transmettre des procédures permettant à chacun d’ouvrir son propre site et de le gérer. Assez logiquement a suivi une initiation aux procédés d’écriture sur le Web, succédant en droite ligne à la formation dispensée à l’enseigne «Ecrire pour être lu», ce vieux classique des écoles de journalisme issues des traditions de la presse écrite.
Autant dire la préhistoire.
C’est en 2002 qu’une véritable formation continue dans le domaine du multimédia a commencé à se structurer. Dès 2008, des modules dédiés au multimédia sont proposés par le Centre romand de formation des journalistes (aujourd’hui Centre de formation au journalisme et aux médias, ou CFJM) dans le programme de formation initiale des journalistes stagiaires.
Dans plusieurs lieux d’enseignement professionnel, les débuts se caractérisent  par deux aspects: un accent porté sur la maîtrise des instruments et des procédures, donc sur un savoir-faire principalement technique; une orientation donnée plutôt à une formation individuelle.

Une affaire collective
Or, ce qui frappe aussitôt dans le programme de la récente Conférence parisienne, c’est l’ambition de prendre en compte la dimension entrepreneuriale du journalisme numérique. Les médias sont interpellés dans leur fonctionnement et leur offre au public par les nouvelles technologies. La presse écrite, la presse quotidienne en premier lieu, est durement malmenée par la dégradation de son modèle économique. Les médias sont obligés de se repenser quant à leur contenu et à leur organisation rédactionnelle.
L’ambition est de passer de la construction d’un savoir-faire ancré dans une maîtrise individuelle des outils au déploiement d’une capacité d’innover, d’inventer, de créer dans le contexte de l’entreprise. Tant les écoles et universités formatrices que les entreprises elles-mêmes y prennent leur part.
A entendre plusieurs intervenants, l’affaire apparaît en effet comme principalement collective. Elle suppose en plus d’une occurrence une collaboration entre les divers acteurs. Elle s’accompagne d’un partage des pratiques et des compétences. Sans oublier les contributions actives du public stimulées par le Web 2.0 – contributions qui ont été largement et curieusement négligées au cours des présentations et discussions.
Rien de cela, sans doute, ne semble aller de soi. «Les choses sont compliquées à faire bouger», entend-on du côté d’Ouest-France, quotidien à fort tirage qui se prévaut néanmoins d’une volonté de mettre son site internet ouest-france.fr «au cœur de l’actualité». La maison France Télévisions reconnaît pour sa part une «résistance au partage des tâches». Cela contraste avec l’expérience du réseau de télévision régionale suédois STV, qui a visé l’acquisition par tous ses collaborateurs des instruments du multimédia.
La résistance ne se manifeste pas en France que par une passivité militante. Elle repose sur une défense affichée des statuts professionnels, selon une logique de la préservation des savoir-faire et des emplois. Au risque d’obstruer les voies de l’innovation, lorsque celle-ci est associée à la recherche d’une polyvalence façon couteau suisse.
La leçon du Guardian paraît pourtant exemplaire. Le site web du réputé quotidien britannique est le troisième du monde en termes de consultation. L’entreprise s’est engagée résolument dans la voie du numérique. Au «numérique d’abord» (digital first), qui a prévalu dans un premier temps comme mot d’ordre d’un journalisme «ouvert», tend à succéder désormais la conception d’un journalisme «mené par le numérique» (digital led), soit d’emblée conçu pour une mise en ligne sur le Web. «Nos histoires doivent avoir du numérique dans leur ADN», lance Jon Henley.

Tiédeur des jeunes journalistes
Dans cette perspective, l’attention portée par la Conférence à la place et au rôle des jeunes journalistes dans les entreprises de médias en voie de transformation signale d’emblée un fort décalage.
Selon une enquête française sur le thème «Imaginaire des jeunes journalistes» en France, ceux-ci seraient «peu portées à la créativité et au travail en équipe». Une étude qualitative à paraître, fondée sur les résultats de la même enquête («La place du numérique dans l’imaginaire des jeunes journalistes»), apporte une confirmation: en dépit d’un usage personnel en phase avec celui de leur génération, les jeunes journalistes n’accordent qu’une faible place au numérique parce que sa légitimité n’est pas reconnue dans la sphère professionnelle. Une étude menée par un chercheur de l’Université catholique de Louvain leur attribue par ailleurs «peu d’initiative en direction de l’innovation et du numérique». Tiédeur attribuée au fait que le numérique ne jouit pour l’instant d’aucun prestige. L’affectation à une rédaction web est vécue par eux comme peu gratifiante.
D’une autre enquête auprès de douze diplômés formés aux nouvelles technologies se dégagent néanmoins quelques promesses. Une préparation au journalisme numérique ouvre à une insertion en entreprise rapide et stable. Les professionnels innovants ne sont pas forcément très bien reconnus, mais dans l’ensemble, ils se disent satisfaits de leur travail. Surtout  lorsqu’ils se voient confier des tâches de formation et de pilotage de projets.
Beaucoup dépend du degré d’engagement de leur entreprise sur la voie du numérique, effectivement variable. Plus largement: de l’ouverture des esprits à la polyvalence qu’un journalisme «mené par le Web» semble requérir. Et qui prédirait un bel avenir au couteau suisse!

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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