Repli des médias devant les images de la barbarie


Auriez-vous souhaité voir les images? Les médias ne vous les ont pas montrées. Ni après la mise à mort des journalistes américains James Foley et Steven Sotloff. Ni après l’assassinat du travailleur humanitaire britannique David Haines. Ni après la décapitation du guide de montagne français Hervé Gourdel.
Une censure médiatique laisserait-elle aux professionnels le droit de décider ce qui doit être diffusé au public et ce qui doit lui rester caché, seuls à s’arroger le privilège douteux de «regarder la vérité en face»? La question surgit lorsque survient l’abominable. Elle est latente. De la réalité du monde, au jour le jour, les journaux télévisés ne présentent jamais que ce qui peut être vu sans vous révulser, et encore vous avertissent-ils au besoin de la «dureté de certaines séquences».
Vos médias habituels ne vous ont donc pas montré les images de la barbarie. Pour ne pas servir la propagande des djihadistes de la génération «Etat islamique». Pour ne pas amplifier leur «message de sang» par des diffusions échevelées. Par respect pour les victimes et leurs familles.
On peut y voir des motifs politiques. On peut y voir aussi des raisons simplement humaines. De telles séquences, ou même des images fixes prises avant ou après le meurtre, vous enferment dans le dilemme : comme spectateur (voyeur?), vous êtes incité à prendre la posture de la victime ou celle du bourreau. Vous ne pouvez manquer d’accompagner l’action ou simplement de l’imaginer, de vous exposer à une expérience traumatisante sans enrichissement de votre connaissance des faits. Un psychanalyste belge, Vincent Magros, le soutient: «Il faut refuser de regarder les images des mises à mort».
L’exhortation n’est pas vaine. Depuis l’apparition de l’Internet, la réserve des médias n’est plus qu’un premier filtre, destiné à la partie du public qui ne tient pas à en voir ou savoir davantage. L’autre a tout loisir de naviguer sur la Toile.
Le soir de la décapitation d’Hervé Gourdel, l’agence AFP a annoncé qu’elle n’en diffuserait pas les images. La vidéo a passé sur les réseaux sociaux Twitter et YouTube, avant d’être supprimée par les administrateurs des plates-formes. Rien n’y fait. L’épouvantable séquence de cinq minutes sur les derniers moments du guide français, mise en scène par ses bourreaux, était aisément accessible sur un site identitaire français, le lendemain encore.
L’une des directives de la Déclaration des devoirs et des droits, qui oriente les pratiques journalistiques en Suisse, proscrit toute représentation de caractère sensationnel, dans laquelle la personne humaine est dégradée au rang d’objet. «C’est en particulier le cas de mourants, de personnes souffrantes, de cadavres dont l’évocation par le texte ou la présentation par l’image dépasseraient, par le détail des descriptions, la durée ou la grosseur des plans, les limites de la nécessaire et légitime information du public.»
Les journalistes sont tenus parfois de regarder l’insupportable, ne serait-ce qu’à des fins d’authentification et de vérification. Tout comme les autorités de police, les services secrets et diplomatiques. Il leur appartient de dire, d’informer, d’attester, afin que chacun sache. Il ne leur appartient pas de tout étaler.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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