« On a les photos! »


Les photographes et les caméramans professionnels ne sont plus les seuls à documenter par l’image les événements et les drames de la planète. Ni l’Internet ni ses réseaux sociaux ne sont à l’origine du phénomène. Ils contribuent à l’amplifier.
Chaque fin d’été se tient à Perpignan un important festival dévolu au photojournalisme, Visa pour l’image. Il forme avec les Rencontres d’Arles, plutôt vouées à la photographie comme «septième art», un passionnant diptyque estival.
Le Temps du 13 septembre rend compte d’une exposition au Couvent des Minimes de Perpignan, intitulée Amateurs à la une, dont le sous-titre interroge: «30 images qui n’ont pas changé le photojournalisme».  En guise de préface, quelques jours avant l’ouverture du festival, Le Monde publiait une série d’articles sur «Les amateurs du scoop», l’image captée en primeur par des acteurs ou des témoins.
Le statut de l’image dans les médias s’est modifié depuis l’avènement des nouvelles technologies de la communication. Auparavant, l’illustration de l’actualité était principalement l’affaire de reporters dépêchés sur les lieux par leurs agences ou leurs journaux. Non sans de notables exceptions. Ainsi l’assassinat du président John Kennedy le 22 novembre 1963, dont un témoin a réalisé une séquence de 26 secondes, vendue au magazine Life pour 150 000 dollars. Ainsi encore le passage à tabac par la police de Los Angeles d’un Noir nommé Rodney King, la nuit du 3 mars 1991. Un voisin a filmé de son balcon. Il apportera la cassette vidéo deux jours plus tard à la station locale de télévision KTLA. Reprise par CNN et d’autres télévisions, diffusée en boucle, la scène met le feu aux Etats-Unis, provoquant en une semaine 53 morts et plus de 2000 blessés. Par la suite, il arrivera fréquemment que des images d’amateurs s’offrent en contrepoint aux photographies et séquences prises par des professionnels Ce fut le cas lors des attentats du 11 septembre 2001 à New York.
Un basculement s’opère au moment du tsunami du 26 décembre 2004, en Thaïlande. Sur ces lieux de vacances, à l’époque des fêtes de fin d’année, aucune agence ne peut compter sur la présence d’un photographe de métier. Les agences se mettent alors en chasse d’images prises par des touristes rescapés, vacanciers témoins du drame et dûment équipés désormais en matériel numérique. Les photos prises sur la plage Hat Rai Lay par une famille suédoise sont achetées par l’Agence France-Presse. L’une d’elles sera recadrée et publiée dans le monde entier, les droits étant reversés à une organisation humanitaire s’occupant des victimes du raz-de-marée.
A Londres, le 7 juillet 2005, des attentats dans le métro et dans un bus causent la mort de 56 personnes. La photographie la plus emblématique – des voyageurs évacués marchant dans l’obscurité sur les voies du métro – a été prise par un témoin sur son téléphone portable. Dans Le Monde, Claire Guillot relève que «dans les premières heures après un attentat, ce sont des spectateurs, voire des victimes, qui produisent les images les plus fortes».
Depuis lors, la mort de Neda, frappée d’une balle à Téhéran le 20 juin 2009, pendant des manifestation contre le pouvoir, dont la chute en pleine rue et les derniers instant sont filmés par la caméra d’un anonyme – la diffusion des images sur les réseaux sociaux érige la jeune femme en «web-symbole de la contestation en Iran» (Le Monde). Ou encore le lynchage de Kadhafi, le 20 octobre 2011, restitué par un photographe de l’AFP qui a récupéré les images d’une vidéo enregistrée par un rebelle libyen sur son portable.
Les images les plus fortes, donc. Celles aussi tenues pour les plus vraies. Malgré ou à cause de leur médiocre qualité technique. Aux yeux du public, le regard du pauvre l’emporte en crédibilité sur l’objectif du professionnel. Est-ce si sûr?
Dans Le Temps, Caroline Stevan répercute quelques salutaires interrogations. La capture et la visite médicale de Saddam Hussein, le 14 décembre 2003, n’ont-elles pas étés filmées «façon portable» par des professionnels? Le document «amateur» n’est-il pas devenu une arme de propagande des djihadistes ? La recherche de photographies prises par des témoins ne servirait-elle pas de prétexte aux médias pour s’approvisionner en images sans assumer les coûts ni les risques d’un reportage?
Les professionnels des médias se défendent: même lorsqu’il ne sont pas présents sur le terrain et premier chaînon, l’information a toujours besoin d’eux. Pour authentifier les images, pour assurer leur mise en contexte. Et puis, comme le dit l’un d’eux: «Tout le monde sait écrire, mais tout le monde ne sait pas raconter une histoire».
Les images d’amateurs à la une des journaux ont modifié des comportements, des témoins comme des médias. Elles n’ont pas changé le photojournalisme.
 

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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