Une guerre chasse l’autre


La guerre est finie? Non. Simplement, on n’en parle plus. Ou presque. Comme si les médias n’étaient capables d’informer que sur un seul conflit à la fois. Le phénomène est permanent. A la mi-août, il tient du modèle.
Une première semaine encore focalisée sur Gaza, des trêves hésitantes, des tirs ou des roquettes partant sans crier gare, des spéculations en vue d’éventuels pourparlers. Et voilà que l’actualité se braque brusquement sur le Kurdistan irakien, des chrétiens d’Orient chassés de chez eux, des Yazidis traqués par les djihadistes de l’Etat islamique, des frappes américaines, un appui bégayant des Européens.
Entre deux conflagrations, les médias s’autorisent un détour sur les ravages du virus Ebola. Il suffit d’un souffle pour que le feu menace de reprendre dans un troisième foyer, en Ukraine. Une guerre chasse l’autre dans une funeste course de relais médiatique. A propos, que se passe-t-il en Syrie? En Libye?
L’information entre dans nos vie par effraction. Elle est affaire de violence et de malheur. Elle est aussi affaire d’oubli. Les drames ne durent que l’espace de quelques jours, de quelques éditions. Les troubles endémiques finissent par lasser.
Lorsque l’actualité somnole ou sombre dans la monotonie, les médias s’emploient à stimuler l’intérêt – d’où la floraison de séries estivales dans les journaux, souvent préparées sinon réalisées d’avance. L’été 2014 n’a rien d’une pause saisonnière. Les séries publiées ici et là en viennent à paraître incongrues en regard du sang, de la peur et des larmes charriés par l’actualité quotidienne.
La propension des médias aux récits de désastres est depuis toujours un sujet d’interrogation. Peut-être relève-t-elle d’une pulsion commune, de nature anthropologique, d’une attirance de chacun pour sa part d’ombre. Personne ne s’intéresse aux trains qui arrivent à l’heure, selon un vieil adage journalistique. Il serait somme toute plutôt rassurant que le tissu calamiteux de l’information soit fait d’accidents et de catastrophes, de souffrances et de ruines qui n’appartiendraient pas au cours normal des choses. Sans pour autant évacuer le questionnement qui subsiste sur l’obscure fascination exercée sur ceux qui sont épargnés.
Plus près des pratiques de l’information, l’apparent goût médiatique pour le malheur s’explique par l’attention portée aux changements dans la configuration du monde, qui s’opèrent rarement sans douleur. Il s’explique aussi par un devoir de vigilance: il est des détresses qu’il est impossible de taire.
Les observateurs férus de géopolitique s’arrêtent ordinairement à la première explication. Sa faiblesse est de confiner parfois au cynisme. La seconde est d’ordre moral. Elle ne tient cependant qu’à la condition exigeante de surmonter la trop fréquente partition entre bons et méchants, si confortable pour l’esprit et si mystifiante quant aux réalités.
Dans La Condition humaine, André Malraux fait dire à l’un de ses personnages : «On ne fait pas de politique avec de la morale, mais on n’en fait pas davantage sans». Face aux foucades de l’actualité, au fil du temps, il se pourrait que le sens moral soit encore le plus sûr dépositaire de la mémoire.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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