L’affaire Giroud, versant médiatique


L’affaire Giroud, du nom de l’encaveur valaisan en délicatesse avec la justice, suscite de très nombreuses réactions en Suisse romande. A propos des pratiques de professionnels du vin, inévitablement. Mais aussi autour d’une opération rocambolesque visant des journalistes et des médias qui l’ont nourrie de leurs révélations. Plusieurs d’entre ces réactions émanent d’ailleurs des milieux concernés.
Un médiateur de presse n’a pas à se prononcer sur ce qui se passe entre cep, étiquette et tire-bouchon. Il lui reste donc les aspects médiatiques. Ainsi cette question, adressée par un journaliste de l’audiovisuel: «Ne trouvez-vous pas que [les] récents articles et reportages (…) piétinent le principe de présomption d’innocence, dont devraient bénéficier les trois protagonistes de cette affaire: le détective privé, le hacker et l’agent du SRC [Service de renseignement de la Confédération]
Les trois comparses sont impliqués dans la recherche – privée et non judiciaire! – de l’origine des fuites vers Le Temps et la rts au sujet des agissements de Dominique Giroud. A la suite de plaintes déposées par ces deux médias pour piratage informatique, ils ont été incarcérés par le procureur général genevois Olivier Jornot en même temps que l’encaveur. Histoire d’éviter des risques de collusion. La détention a duré deux semaines, le temps d’enregistrer quelques discordances.
Mon correspondant ajoute: «Leur nom n’est certes pas mentionné explicitement, mais les reportages et articles donnent une foule d’indices permettant de très rapidement connaître, notamment, l’identité du détective privé et du hacker».
La divulgation de l’identité d’un suspect est liée à une possible violation de la présomption d’innocence. Le Tribunal fédéral l’a établi dans deux arrêts de 1990. Donner sans justification le nom d’une personne impliquée dans une affaire de justice, c’est déjà risquer de la compromettre dans l’esprit du public avant même que l’affaire ne soit jugée.
La déontologie du journalisme pose par ailleurs des conditions précises et restrictives à l’identification des personnes, dont la notoriété. Elle recommande une attention particulière dans les comptes rendus judiciaires. Afin de protéger, justement, la présomption d’innocence.
Mon correspondant joint à son interpellation diverses coupures de presse, qui ne concernent pas particulièrement les titres romands de Tamedia. Un survol attentif des premières parutions ou diffusions confirme que les noms des trois comparses ne sont alors pas mentionnés en toutes lettres. La plupart du temps, seule l’initiale du nom est indiquée.
Le site du Blick ajoute d’emblée le prénom de l’agent du SRC et celui du détective privé, en conformité avec les usages professionnels.
Le 19:30 de la Télévision romande diffuse sur le hacker un reportage contenant de nombreux détails sur son parcours et ses activités. Ses familiers et connaissances ne peuvent manquer de le reconnaître. Aux autres, qui ne savent rien de lui, le journal télévisé ne montre qu’un visage flouté. Souvent utilisée dans la presse écrite, la pose d’un bandeau noir sur les yeux n’est pas non plus d’une sûre efficacité.
C’est le détective privé, dont la personnalité comme la carrière sont plutôt singulières, qui suscite la curiosité la plus vive de la part des médias. Et c’est à son propos que les indices apparaissent comme les plus révélateurs. Par exemple, cette précision fournie de bonne heure par Le Temps: le personnage en question a contribué récemment à une enquête journalistique sur les «barbouzes» dans le si joli monde du football. Le quotidien en dit assez pour qu’il suffise à un lecteur qui aurait manqué le ramassage hebdomadaire du papier de fouiller dans sa pile de journaux afin d’y retrouver l’identité du détective.
Les journalistes sont censés mettre en balance le droit du public à être informé et la protection des personnes. La déontologie journalistique pondère néanmoins sagement l’enjeu: elle recommande la réserve lorsque le nom ou d’autres indications «permettent l’identification d’une personne par des tiers n’appartenant pas à l’entourage familial, social ou professionnel, et qui sont donc informés exclusivement par les médias».
Dans cette affaire Giroud, ou plutôt «Giroud II», il n’est pas douteux que les trois acolytes ont pu être reconnus à travers les récits médiatiques. Ils l’ont été, sauf exception, par des proches ou des relations qui étaient déjà au courant sans l’aide des médias. Ou qui n’auraient pas manqué de l’être dans de brefs délais par leur milieu.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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