Cocktails et connivence


Le récent pot d’adieu d’une journaliste de l’Agence France-Presse (AFP), après cinq ans à la tête du service politique, a fait grand bruit. La petite fête a réuni non seulement collègues et employés de l’agence, mais aussi le gratin du pouvoir socialiste et quelques figures d’autres obédiences. François Hollande et Manuel Valls y sont passés. Les gazettes se sont délectées de la présence conjointe du président et de son frère ennemi de la gauche, Jean-Luc Mélanchon, «qui gazouillent dans leur coin» comme le raconte Le Monde.
Organisée par la journaliste «avec [ses] petits sous», la rencontre festive n’a pas seulement suscité des taquineries attendues. Elle a aussi déclenché des critiques et des protestations. Sur son blog Arrêt sur images, le journaliste Daniel Schneidermann évoque ce «cocktail clandestin du Tout-Etat» en s’étonnant que l’agence elle-même n’en dise pas un mot dans ses dépêches.
Laissons les détails de cette illustration très française de l’étroitesse des relations entre journalistes et acteurs de la politique. Peut-être faut-il imputer à une certaine forme de civilité pratiquée chez nos voisins le fait qu’elle s’y présente comme une cible particulièrement caricaturale. En fait, la porosité entre les deux milieux s’observe partout. Au Royaume-Uni, en Allemagne, aux Etats-Unis même, malgré une farouche tradition d’indépendance de la presse. En Suisse aussi, où l’exiguïté des communautés sociales ne favorise guère la distance.
De erreurs professionnelles ne manquent donc pas de se produire, en France comme ailleurs. Ainsi celle que confessa Anne Sinclair l’autre soir, au cours de l’émission Un jour, un destin: jeune journaliste, elle avait accepté un rôle de faire-valoir en posant des questions convenues au candidat François Mitterrand, lors de la campagne en vue de l’élection présidentielle de 1974.
Le thème est porteur. Il est étudié de près par des sociologues, dont Paul Beaud, qui fut professeur à l’Université de Lausanne (La société de connivence, 1984). Il nourrit des pamphlets. Un livre de Serge Halimi (Les nouveaux chiens de garde, 1997) rencontra un écho audible dans le public, en dépit d’un silence médiatique obstiné. Son succès se prolonge par une nouvelle édition actualisée (2005) et par un film portant le même titre, réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (2012).
Il est pourtant difficile de se défaire de l’impression que le débat porte souvent sur une connivence plus apparente, ou prétendue, que réelle. Qu’elle tient, en partie au moins, du mythe. La fréquentation étroite par les journalistes des milieux politiques et des cercles du pouvoir est une condition même de l’exercice de leur métier. Les relations au sein de ces mêmes milieux ou cercles, en dehors des lieux de débats et d’affrontements, répondent par ailleurs à la fois à des inclinations personnelles, qu’il serait humainement stupide de juguler, et à une bonne intelligence de la politique, qui est l’art du possible. Que les deux plans s’articulent dans des circonstances festives ou conviviales n’a finalement rien de choquant. Rien en soi de compromettant non plus. Ni pour les uns ni pour les autres. La simple participation à un cocktail ne suffit pas à révéler l’existence de secrètes allégeances ou de sombres complots. Pas plus qu’il ne serait fondé de déduire une accointance cachée du seul fait que l’on se vouvoie à l’écran, bien que l’on se dise «tu» par derrière. Tout dépend de ce que l’on en tire.
René Payot, qui fut le patron du Journal de Genève, disait à l’époque aux jeunes journalistes de la rédaction: «Vous pouvez manger avec le Diable. Mais prenez la précaution de vous munir d’une longue cuillère».

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