L’air putride de la calomnie


La mort récente de Dominique Baudis a incité la presse française à revenir sur l’une des rumeurs les plus funestes de ces dernières années. Ancien grand reporter, présentateur de journal télévisé et maire de Toulouse, Dominique Baudis est président du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) lorsqu’il est frappé de plein fouet par la rumeur, au printemps 2003.
Une enquête sur le meurtre d’une prostituée à Toulouse, commis une dizaine d’années plus tôt, conduisait à un tueur en série, Patrice Alègre. Sur la base du témoignage de deux anciennes compagnes de trottoir de la victime, consigné par un gendarme, elle charriait des accusations collatérales. Toulouse serait le théâtre de rencontres sadomasochistes – on parle de viols, d’actes de torture, de victimes enfantines. Il y aurait là du beau monde, jusque dans la magistrature. Et Dominique Baudis en serait. Le retentissement de ces prétendues révélations dépasse les frontières de l’Hexagone.
Un monde s’écroule. La presse française se repaît de la contemplation des ruines. Que Dominique Baudis soit par la suite blanchi de toutes les accusations portées contre lui, que les prostituées à l’origine de la calomnie soient condamnées, ne suffit pas à tout reconstruire. Il est des traces que le temps n’efface pas.
Du côté de la presse, dans sa majorité, «l’affaire Baudis» continue d’être ressentie aujourd’hui comme un traumatisme. Un de ces écarts dont la profession proteste qu’il ne se reproduira «jamais plus». Sans qu’aucune assurance ne soit donnée. Comme lors de la mort du petit Gregory, en 1984. Comme pendant l’instruction de l’affaire d’Outreau, de 2001 à 2003. La rumeur est un virus indestructible.
L’affaire n’est pas restée à l’époque l’apanage de médias cultivant les racontars. Elle a nourri, et largement, des antennes et des colonnes tenues pour respectables. Qu’il suffise de citer France 2 et Le Monde, journal qui alla jusqu’à parler d’une «maison de l’horreur» avec des «crochets à hauteur d’enfants». Un article dont le souvenir est particulièrement cuisant pour une rédaction alors dirigée par Edwy Plenel, devenu depuis ce temps le chevalier blanc des scandales ou affaires impliquant des personnalités publiques (Jérôme Cahuzac, ministre, tout dernièrement Aquilino Morelle, conseiller de la présidence). Les risques du métier de «chien de garde», certes. En cas d’aboiements intempestifs cependant, le chien ne paie que rarement pour le plus lourd des dégâts.
En 2003, l’Internet social n’était encore que balbutiant. Son essor s’est produit entre 2004 et 2006, avec l’entrée en jeu des grands réseaux Facebook et Twitter. La vitesse de la circulation de la rumeur, son extension, les mystères de ses origines apparaissent aujourd’hui incomparables à ce qu’ils étaient voilà seulement une décennie.
Les médias ne peuvent être tenus pour responsables de tout. Bien que submergés par les flux de la communication, ils le sont du respect de leurs procédures. Aussi bien en ligne que sur leurs supports traditionnels: connaître la source d’une information, l’éprouver, la citer chaque fois qu’elle n’est pas couverte par une stricte confidentialité, en recouper les éléments par d’autres sources indépendantes, en vérifier ce qui peut l’être.
Dans les rédactions, sous l’aiguillon harcelant de l’immédiat, tout cela semble parfois fastidieux, pour ne pas dire souvent illusoire. Pour les médias, la rigueur reste pourtant le seul moyen de protéger l’environnement de l’air putride de la calomnie et de sauvegarder ce qui leur reste de crédibilité.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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