Détails inhabituels sur un suicide


Un détenu s’est suicidé le mois dernier  dans une cellule d’arrêts de La Croisée, établissement pénitentiaire situé à Orbe, dans le canton de Vaud. Le quotidien 24 heures relate les faits dans un article paru dans ses éditions des 15 et 16 février.
Le lecteur apprend que le détenu de 21 ans était placé en cellule d’arrêts en raison d’un comportement agressif répété, alors que le terme de sa peine n’était plus que l’affaire d’une douzaine de jours. L’autorité pénitentiaire précise que de telles cellules sont aménagées pour éviter ce genre de drame. Le détenu portait un survêtement (ou training), dont le cordon avait été retiré. Il s’est pendu aux barreaux de la porte avec son pantalon.
Un exposé aussi circonstancié est inhabituel dans un récit de suicide. La Déclaration des devoirs et des droits, code de déontologie des journalistes, souligne dans une directive qu’il leur incombe de renoncer «à des indications précises et détaillées sur les méthodes et les produits utilisés». L’objectif est d’éviter les risques de suicide par imitation.
La question de l’influence des récits médiatiques sur les suicides est discutée depuis la parution d’un ouvrage du sociologue Emile Durkheim sur le sujet, publié voilà plus d’un siècle et constamment réédité. Selon Durkheim, le recours au suicide répondrait à des causes sociales et non seulement psychologiques. Le taux annuel des suicides dans une société donnée serait relativement constant. Cette approche réduirait donc les effets d’un événement particulier sur des comportements individuels – ainsi la nouvelle du suicide d’une célébrité ou le récit d’un suicide spectaculaire sur le domaine public.
Cette thèse reste soutenable, mais elle n’exclut pas des moments de concentration temporelle, comme ce fut le cas après la parution du roman Werther de Goethe, qui provoqua la mort de nombreux jeunes gens dans l’Allemagne romantique. On continue de parler d’un «effet Werther», lorsqu’un événement particulier a pour conséquence d’inciter des personnes fragiles à se donner la mort.
De plus, il semble avéré par diverses études que le risque d’imitation tend à se porter sur les méthodes – un phénomène analogue se produit dans le domaine du terrorisme, où l’on constate des effets de mode: détournements d’avion, prises d’otages, voitures ou colis piégés… C’est pourquoi la déontologie du journalisme requiert la plus grande sobriété quant aux indications sur les méthodes et les produits utilisés.
L’article de 24 heures a provoqué une réaction auprès du médiateur de l’association «Stop Suicide», qui effectue en Suisse romande un travail de prévention digne d’éloge. Non dans le sens d’une réclamation, mais plutôt d’une demande de concertation. Pourquoi ce traitement exceptionnel dans le cas du jeune détenu de La Croisée?
Deux réponses au moins peuvent être données. La première est de signaler la volonté de l’autorité pénitentiaire d’écarter d’emblée toute spéculation sur le comportement du personnel de La Croisée, en particulier en termes de violence inappropriée. La seconde est d’attester que toutes les précautions d’usage ont été prises.
On peut ajouter que la méthode de ce suicide très particulier ne présente pas de caractère exemplaire, hors de son contexte. Le risque d’imitation s’en trouve réduit.
On peut avancer enfin que l’article se contente de répercuter les propos tenus par le porte-parole du Service pénitentiaire vaudois, dûment cité. Tout en précisant qu’une déclaration officielle, en soi, n’exempte pas le journaliste d’une réflexion éthique en situation et au regard des normes déontologiques de son métier.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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