Vie privée, vie publique


Le président François Hollande s’est donc rendu seul en visite officielle aux Etats-Unis, sans compagne. C’est l’épilogue provisoire d’une affaire qui a monopolisé pendant quelques semaines les premières pages des magazines de France et de Navarre. Les médias, goûtant l’effet de répétition, l’ont aussitôt qualifiée de « Gayetgate », du nom de la partenaire prêtée au président par l’hebdomadaire Closer, un beau matin de janvier.
Le médiateur s’est trouvé interpellé sur le champ par Bilan, bi-mensuel du groupe Tamedia, en vue de la mise en ligne de réactions en Suisse romande. Cette première intervention est encore accessible sur le site de la publication. Elle ne pouvait être plus spontanée. Le médiateur ignorait encore tout des révélations de Closer et n’avait jamais entendu parler de Julie Gayet. Sa première réaction fut de considérer que l’information présentait un intérêt public. Et de rappeler qu’un président de la République disposait d’une sphère privée plus restreinte que celle de tout un chacun. Sa partenaire supposée, au contraire, pouvait se prévaloir d’une légitime protection de la sienne. De ce point de vue, les prises de vue exploitées par le magazine, œuvres d’un «paparazzi» des chemins creux, pouvaient effectivement poser problème. Cela n’a pas manqué. Julie Gayet, comédienne et productrice, est intervenue le soir même de la publication.
Ces quelques considérations lapidaires, lâchées au débotté, méritent quelques mots de complément, quitte à passer par d’inévitables redites.

Le statut discuté de «première dame»
L’aspect le plus concret d’abord. Si les péripéties de la vie sentimentale d’un président de la République française présentent un intérêt général, c’est en premier lieu à cause du statut très particulier de «première dame». L’épouse ou compagne est dévolue à des tâches qui ne sont pas seulement de représentation ou même caritatives. Elle peut se voir confier des missions, comme Cécilia Sarkozy en Libye, où étaient retenues des infirmières bulgares. Elle dispose du soutien d’une intendance, aux frais de l’Etat. Un changement dans le couple présidentiel équivaudrait ainsi à un mini-remaniement ministériel.
Rien de tel en Suisse, par exemple. L’épouse de l’actuel président de la Confédération, bien que très présente sur la scène publique, est loin de jouer un tel rôle et de bénéficier de tels privilèges.
Le statut de «première dame» est de plus en plus discuté en France.

Une sphère privée à géométrie variable
L’aspect juridique, ensuite. Quelle est l’étendue de la sphère privée d’une personnalité politique de premier plan ?
Trois domaines structurent l’existence humaine. A la sphère intime appartiennent les faits et gestes qui doivent être soustraits à la connaissance d’autrui, à l’exception de personnes choisies auxquelles ils ont été confiés. La sphère privée est plus large. Elle englobe les événements partagés avec le proche entourage. Ils ne sont pas secrets, comme les premiers, mais ils ne sont pas destinés non plus à un large public. La sphère publique regroupe les autres faits, qui peuvent être connus de chacun, divulgués aussi pour la plupart sans autorisation.
C’est la deuxième sphère qui est l’enjeu principal de la discussion. Les personnalités publiques ont une sphère privée plus étroite que les personnes moins connues. Soit parce qu’elles l’exposent elles-mêmes à des fins de notoriété ou de succès politique (le candidat posant pour la photo avec femme et enfants), soit parce que les événements de leur vie personnelle associent le plus souvent un grand nombre de gens. Dès lors, comme l’écrit l’avocat parisien Emmanuel Pierrat, membre du conseil de l’ordre, «la vie privée des élus concerne d’abord les électeurs» (Le Monde 29 janvier).
En ce début d’année, la Cour européenne des droits de l’homme  s’est prononcée au sujet d’une autobiographie écrite par l’ex-maîtresse d’un ancien premier ministre finlandais. Le livre raconte l’histoire de la liaison et donne des détails sur leurs ébats sexuels. La condamnation de l’auteur et de l’éditeur par les juridictions finlandaises a été confirmée, ainsi que le retrait de l’ouvrage de la vente. Mais la Cour européenne s’est fondée exclusivement sur les révélations concernant la vie sexuelle de l’homme politique, pour violation de sa sphère intime. Et non sur les autres aspects de sa vie privée, considérant que le récit contribue à un débat «d’intérêt général».
François Hollande s’est voulu un président «normal». Cela explique peut-être que tant de voix se soient élevées en France contre les révélations de Closer, soutenant que la vie privée de chacun se trouvait désormais exposée à la curiosité publique. C’était un sophisme. François Hollande reste le président d’un grand pays européen, sa vie personnelle n’échappe pas au débat s’il apparaît que l’image ou l’exercice de la fonction peuvent s’en trouver affectés – et quelles que soient les considérations quant à l’indulgence des mentalités latines formées par le catholicisme par opposition au moralisme plus strict des pays du Nord de tradition protestante.

Une protection plus tempérée de la vie privée
Enfin, la protection de la vie privée des personnalités politiques semble plus difficile à assurer que par le passé. Une place plus large est faite à la liberté d’expression au service du débat public. Faut-il y voir un effet de la circulation accélérée des informations sur l’Internet? En France, où il a longtemps résisté, le tabou commence à se trouver ébranlé jusque dans les milieux juridiques. «Il faut aider nos juges, plaide encore l’avocat Pierrat, à renverser le principe erroné selon lequel la règle, en politique, serait le respect de la vie privée, au détriment de la liberté d’expression.»
Les «people» ne sont plus à l’abri. La jurisprudence de la CEDH évolue de manière assez spectaculaire si l’on observe les arrêts touchant à la personne hautement médiatisée qu’est Caroline de Hanovre, princesse de Monaco. En 2004, la Cour considérait que toute personne «même connue de grand public» est en droit de prétendre au respect de sa vie privée. C’était à propos de plusieurs photographies parues dans la presse allemande des années 1990, où l’on voyait la princesse à cheval, attablée dans un café ou encore marchant dans la rue. A propos d’une photographie plus récente,  la montrant en vacances avec son mari, la Cour européenne a adopté une position inverse. Prenant en considération le contexte de la publication (un article sur la tendance de gens connus et aisés à louer leurs résidences de vacances), elle a estimé que l’image ne constituait pas une violation de la vie privée, dès lors que l’information pouvait «contribuer à un débat d’intérêt général».
La Cour européenne, en recherche permanente d’un équilibre entre droit à la vie privée et droit à l’information, semble se montrer donc plus encline à favoriser la liberté d’expression des médias. L’intérêt général de l’information reste aujourd’hui comme hier une condition sine qua non. Il paraît se mesurer selon une aune désormais plus flexible.

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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