Le piège des apparences


Un homme effacé est le titre d’un livre. Paru aux éditions Gallimard, il a reçu l’an dernier le Prix Goncourt du premier roman. Alexandre Postel, son auteur, est né en 1982. Que vient faire un roman dans cette Page du médiateur? Rappeler l’exigence du doute méthodique au départ de toute démarche journalistique, seul moyen de ne pas tomber dans le piège des apparences. C’est l’une des fortes leçons de ce récit passionnant et peu commun, qui renvoie à des situations plus fréquentes qu’il n’y paraît.
L’homme effacé dont parle Postel s’appelle Damien North,  professeur de philosophie entre deux âges. Depuis la mort de sa compagne douze ans plus tôt, il vit en solitaire une existence médiocre. Ses liens familiaux sont distendus, ses relations avec ses collègues de l’université peu actives et nourries de mesquineries dont le milieu est prodigue, il connaît à peine ses voisins.
Voilà qu’un jour son ordinateur portable, connecté au réseau de la faculté, lui refuse tout accès. Ses appels au service informatique restent vains. Au moment où il croit ouvrir la porte de son domicile à un technicien enfin venu le dépanner, il se trouve face à deux policiers. Il apprend qu’il aurait chargé illégalement des images pédopornographiques. Son matériel informatique est saisi.
North s’indigne. Il s’agit d’une erreur ou d’un virus. Il n’a jamais consulté de sites de ce genre. Le premier entretien avec le commissaire chargé de l’enquête le mène dans le mur: «C’est tout à fait normal, lui répond le policier, quatre-vingt-cinq pour cent des pédophiles sont dans le déni. Pour préserver l’estime de soi». Le commissaire lui révèle que plus de mille images pornographiques impliquant des enfants ont été trouvées sur son ordinateur.
C’est l’engrenage. North est inculpé. Il se laisse convaincre par un avocat de l’intérêt qu’il aurait à plaider coupable, tant les preuves paraissent irréfutables. Il l’écoute, il est condamné.
Alexandre Postel excelle dans la restitution des réactions du milieu social et du voisinage. En termes de calomnie, la pédopornographie – ce vestibule de la pédophilie – est l’arme absolue. La cible est condamnée par l’opprobre de tous à la disparition sociale. Il est effacé. La presse y contribue. C’est donc son rôle qui retient ici l’attention, bien que d’autres acteurs sociaux, experts psychiatriques en tête, s’offrent aussi bien aux observations caustiques de l’auteur.
L’information initiale sur l’interpellation du professeur, «impliqué dans une affaire de pédophilie», tient tout d’abord en un entrefilet dans L’Indépendant, le journal local. L’articulet est factuel, mais il révèle sans attendre son identité et sa profession. Se découvrir impliqué dans la presse, c’est déjà se voir inculpé. Dans l’édition dominicale du journal, une photographie ancienne de North est accompagnée de la légende «Ce professeur de philosophie aurait visionné des images mettant en scène des nourrissons». L’article précise l’extrême gravité des documents contenus dans l’ordinateur. Il ajoute: «Toujours selon notre source, qui préfère conserver l’anonymat, la police aurait aussi trouvé chez M. North une photographie de sa jeune nièce dénudée». Or il ne s’agissait que d’une banale image montrant la fillette, unique enfant de son entourage, en maillot de bain…
Le reste est à l’avenant. De l’information biaisée à une hypocrite évocation de la présomption d’innocence dans un témoignage à charge, tout y est: dévoilement immédiat de l’identité du présumé coupable, usage du conditionnel-qui-ne-trompe-personne, protection d’une source anonyme évidemment malveillante, amalgame… Une sorte d’image renversée de plusieurs normes déontologiques du métier.
La suite n’est pas moins édifiante. Après l’établissement tardifs de faits qui disculpent North, le même Indépendant retourne aussitôt sa veste et sous le titre bien trouvé par Postel  « Le Cyber-Dreyfus », s’indigne des lacunes de l’enquête, dénonce un procès bâclé et spécule sur les réparations dues à Damien North.
Un homme effacé devrait s’ajouter aux ouvrages recommandés par les écoles de journalisme. Postel offrirait de plus aux futurs professionnels un beau viatique. Alors qu’il tente de convaincre l’une de ses étudiantes d’affirmer sa singularité, de faire preuve d’esprit critique, il lui livre cet aphorisme: «Entre le faux et le vrai, il y a un espace qui est celui de l’apparence du vrai. C’est l’espace de l’imposture, de la séduction, de l’opinion, de la bêtise aussi. L’apparence du vrai, c’est le cauchemar de la vérité.»

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Daniel Cornu, le médiateur des publications Tamedia Publications romandes SA, peut être contacté par tout lecteur qui n’est pas satisfait de la réponse réservée par une rédaction à ses remarques ou réclamations touchant aux pratiques journalistiques.

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